GRENELLE DES VIOLENCES CONJUGALES : LE COMPTE N’Y EST PAS

Marche place de l'Opéra #NousToutes
copyright Anne_Charlotte Dancourt

Après la marche organisée par le collectif #NousToutes, l’annonce des mesures qui clôt le Grenelle des violences conjugales déçoit. Le budget de 360 millions n’augure d’aucune prise de conscience politique. Nous avons demandé à Julie Dénes, autrice et victime de violences conjugales de commenter ce dispositif.

L’électrochoc annoncé par le premier ministre n’a pas eu lieu. De la grille d’évaluation des dangers pour recueillir les plaintes dans les commissariats à la prise en charge des auteurs de violence, la cinquantaine de mesures détaillées à l’issue du Grenelle n’a pas convaincu. Caroline de Haas du collectif #NousToutes estime que “la déception est à la hauteur de l’immense mouvement” qui a rassemblé 150 000 personnes sur le territoire le 23 novembre. Depuis le début de l’année 138 féminicides ont été recensés sur la page Féminicide par compagnons ou ex. Ce sentiment est partagé par Julie Dénes qui a témoigné du cycle de la violence qu’elle a subi dans “Une poule sur un mur …” publié en 2017.

Quelle est votre première analyse de ces mesures ?

le Grenelle reprend ce qui existe sur bien des point. C’est assez navrant, il y avait des choses que je trouvais intéressante qui n’ont pas été malheureusement reprises, après il y a toujours des bonnes choses, notamment quand on parle de suicide forcé, mais j’ai l’impression qu’on accouche encore une fois d’une souris.

C’est aussi le budget annoncé qui pose problème ?

Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a dit qu’il faudrait un milliard pour traiter les violences conjugales. Là on nous annonce 360 millions, on est très en deçà. Le budget n’a pas augmenté malgré les effets d’annonce sur le milliard 116 millions qui avait été faite par Marlène Schiappa.

Quelles sont vos inquiétudes ?

 il n’y aura pas tout ce qui est attendu. Toutes ces formations, l’éducation, la répression oui bien sur,mais encore une fois on en fait quoi ? On nous annonce deux centres par région pour traiter les agresseurs sachant que cela concerne les petites peines et le sursis. Le sursis en cas de violence conjugale, j’en sais quelque chose, c’est intolérable ! Mais pour ceux qui sont en prison ma question est de savoir dans quel état d’esprit ils ressortent ? Si c’est juste les extraire temporairement de la société, ça veut dire qu’ils vont ressortir comme ils étaient rentrés ?

La racine de toute la violence qui existe aujourd’hui vient de l’enfance, ces agresseurs à chaque fois qu’on regarde leur profil on tombe sur des familles où il y avait déjà des violences, ou ils avaient subi des violences

Qu’est ce qui n’a pas été suffisamment pris en compte ?

Je suis très attentive à tout ce qui concerne l’éducation justement, je crois qu’il y a un gros manque. Et ça perdurera tant qu’on ne donnera pas des clés à ces jeunes filles et à ces jeunes garçons qui rentrent dans une relation de couple. Quand on regarde les propositions j’avais été intéressée par le groupe de travail qui proposait comme un brevet de sécurité routière, un parcours d’égalité qui viendrait valider un certain nombre de savoirs. Ca n’a pas été annoncé. Ca permettrait aussi aux jeunes de s’interroger sur le modèle familial. Quand on vous donne ces clés là, c’est aussi pour vous alerter sur le modèle que vous avez à la maison. Alors que lorsqu’on grandi dans un environnement violent, il y a des choses qui paraissent normales.

Quand on parle éducation cela veut aussi dire protection des enfants ?

Il n’y a rien sur la protection des enfants, encore une fois la convention d’Istanbul le dit : les enfants sont co-victimes. Ils ne sont pas spectateurs. Beaucoup de témoignages sortent, j’ai des personnes dans mon entourage qui ont vécu ça et qui n’ont jamais été suivies. Et elles ont des mémoires traumatiques qui explosent.  A quel moment on prend en charge ces enfants et surtout à quel moment on les sécurise et on les protège ? L’intérêt de l’enfant doit prévaloir sur l’autorité parentale. Il y a des aberrations où dans des cas de violences conjugales on va jusqu’à donner l’autorité entière au parent violent. 

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On va mettre des pansements en croisant les doigts pour qu’il y ait moins de féminicide. En attendant on a 220 000 femmes en sursis !

Des grilles d’évaluation permettant de mieux cerner les dangers encourus par les femmes qui déposent plainte seront remplies par les agents. Qu’en pensez-vous ?

80% des plaintes pour violences conjugales sont classées sans suite ! La personne qui utilisera la nouvelle grille d’évaluation des dangers doit être formée complètement. Il faut être formé à l’emprise, à la stratégie de l’agresseur, sinon la parole va être mal recueillie. C’est toujours pareil, il faut aussi avoir cette formation globale aux violences conjugales.

Ces mesures n’envoient pas le bon signal ?

Le signal est très mauvais, on va bricoler. Je suis juriste de formation et j’ai du mal à dire aux femmes d’aller porter plainte parce que quand je vois à quel point elles sont broyées: on leur retire leurs enfants, elles ne sont plus rien au bout de 7/8/10 ans de procédure et elles subissent des médiations pénales, je me dis qu’est ce qu’il faut faire ? Le plus efficace aujourd’hui c’est encore de faire le buzz sur twitter, tout d’un coup on s’intéresse à vous ! On marche sur la tête !

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Comment allez-vous agir à votre niveau ?

 Je vais continuer à faire des colloques sur les violences conjugales en agissant sur mon périmètre au plus près du terrain en parlant, pour dire aux femmes qu’on peut s’en remettre, qu’on peut revivre. Ce que je fais depuis deux ans. Au moins j’ai des résultats concrets. Quand vous êtes passée par là, vous pouvez ensuite discuter avec d’autres femmes et leur apporter des clés pour qu’elles aussi réussissent à ne plus avoir peur, à ne plus avoir honte, se sentir coupable. Ca donne de l’espoir, aujourd’hui je trouve qu’on manque d’espoir, le gouvernement n’en donne pas et j’explique et je partage parce qu’on se sent moins seule et que l’on gagne en force pour se reconstruire. 

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