“NOS VIES D’ABORD” #1 24 H AVEC MARIE LLORENS, INFIRMIÈRE AUX URGENCES

Marie Llorens infirmière aux urgences et membre du collectif Nos Vies d'Abord
Marie Llorens infirmière aux urgences et membre du collectif Nos Vies d’Abord

La grève qui mobilise les professionnels de santé dans les services d’urgence est la partie émergée d’une crise sanitaire sans précédent. A l’appel de certains d’entre eux, une pétition est en ligne. Nous publions leur tribune, “Nos Vies d’Abord” qui appelle “à la mobilisation citoyenne massive” pour “construire une véritable démocratie sanitaire”. Pour illustrer leur combat quotidien, nous avons choisi de donner la parole aux infirmier.e.s, étudiant.e.s, médecins. 24 h de leur vie dans des services d’urgence sans aucune fiction.

Membre du collectif “Nos Vies d’Abord”, Marie Llorens, 31 ans, est infirmière depuis 8 ans, principalement aux urgences publiques de Saint Antoine et Tenon et en soins palliatifs. Elle dit de son métier “qu’il donne une bonne raison de se lever le matin” (ou le soir dans son cas) car elle sait “qu’elle aura contribué à changer quelques chose pour au moins une personne durant sa journée de travail, même si c’est infime”. “C’est le seul métier a ma connaissance qui permette d’utiliser équitablement, les connaissance (l’intelligence universitaire, le savoir et l’apprentissage), la dextérité (travail manuel et technique) et le sens de l’empathie (intelligence émotionnelle). Un combo dont elle mixe les ingrédients jour après jour, nuit après nuit.

17h30 : Le réveil sonne. 1er café.

20h : Départ pour l’hôpital, 3 cafés à mon actif.

20h45 : Dernière cigarette entre collègues avant la prise de poste. On échange sur les positionnement de chacun sur la nuit à venir. Nous évoquons le prochain week-end de repos.

21h : Avant toute chose les grévistes ont rendez-vous dans le bureau du cadre pour signer les assignations à travailler. (NDLR : lors­que les non-gré­vis­tes sont en nombre insuf­fi­sant pour assu­rer la conti­nuité du ser­vice public).
Ce soir je travaille en “secteur”, c’est là que les consultation médicales ont lieu ainsi que les premiers soins et diagnostics. Pour éviter l’épuisement, nous tournons chaque soir sur un poste différent (Accueil, urgences vitales, zone d’hospitalisation de courte durée…)
Transmission avec le collègue d’après midi et premier regard sur l’écran des urgences où chaque patient apparait, représenté par une étiquette. Déjà 50 patients pour 3 infirmières et une étudiante…

22h : Une femme de 83 ans doit être hospitalisée pour soigner sa phlébite, nous lui chercherons une place dans l’hôpital 3h durant avant de réussir à la “caser” en service de maladie infectieuse.

23h : Après 4 perf, 2 brancardages, 1 sondage urinaire et 3 radios vient le premier regard sur l’horloge. “Quoi déjà !? Oh la la, va falloir aller encore plus vite si on veut voir tous le monde sans un délai d’attente aberrant !” Tiens d’ailleurs, ce monsieur qui fait le pied de grue devant le bureau doit s’impatienter : “Ca fait déjà trois heures que j’attends, vous vous rendez compte ?!” J’aimerais lui dire que 3 heures c’est un bon minimum et qu’il est même chanceux d’avoir déjà eu sa prise de sang. Ce soir ils seront nombreux à attendre 5 heures juste pour voir le médecin !

Minuit : Je dois reperfuser un patient dans le couloir parce que sa perfusion lui fait mal. Ses deux accompagnants m’interpellent. “La chambre c’est pour quand ?”

-“On y travaille. Par contre excusez-moi mais c’est un seul accompagnant par personne. “

– “Oui mais ça fait 10 heures qu’on attend”-“Je comprends, et ça fait aussi 10h qu’ont vous demande de respecter les consignes”
Ce genre de conversation dégénère souvent. Mais là, excepté un comportement franchement agacé et des yeux levés au ciel, les amis du patient accepteront de faire un relais en salle d’attente pour ne pas engorger les couloirs déjà pleins à craquer.

1h30 : 2 perf de plus, 1 bassin posé, 3 antibiotiques administré, 1 aérosol branché, et 5 brancards poussés : 1 ère pose. 5 minutes chrono.

2h : En pleine négociation avec une personne démente qui refuse la prise de sang je reçois un appel du scan :
-” On prend Me Truc tout de suite pour l’angio scan !” (angio scanner)
-“Oui d’accord mais il faut que nous lui posions une voie pour l’injection du produit de contraste.”

-“Dépêchez vous, on a des radios en attente !!” Pendant ce temps le monsieur dément a commencé à escalader les barrières du lit pour rentrer chez lui…

3h : 64 patients dans mon secteur des urgences.
J’abandonne l’idée d’ “encadrer” notre étudiante et lui demande de faire seule les soins qu’elle maîtrise pour aller plus vite. Je m’en veux. Elle est là pour apprendre, pas pour être une force de travail supplémentaire. Faxer une demande de médicaments en pharmacie car nous n’avons pas l’anticoagulant de Me Machin. Comme le pneumatique est HS (système permettant l’envoi de “capsule” d’un service a l’autre), nous devons détacher quelqu’un pour aller directement le chercher.
Un médecin a oublié de joindre le compte-rendu au dossier d’un patient qui est parti dans un autre hôpital : retrouver le dossier du patient, imprimer le compte-rendu, trouver le numéro du service en question et le faxer au plus vite.
De petite démarche administrative en petite démarche administrative je perds 1h.

4h : Découverte de diabète. Pendant que je l’annonce au patient un autre malade passe à côté de nous en hurlant sur un brancard de contention. Pour l’effet d’annonce tranquille et rassurant, on repassera.
L’interne d’urologie arrive a toute vitesse :
-“Il faut préparer le patient pour le bloc immédiatement”
-“Ok, laisse moi le temps de donner ses traitements à l’infarctus et j’arrive” A cette heure-ci, les patients deviennent des pathologies et nous, des machines.

5h : Ça devient difficile de caser les patients. Les couloirs sont tous pleins et on commence à imaginer le concept de brancards superposés.

5h30 : Toujours pas mangé. Très envie de faire pipi et la tête qui tourne un peu. Mais les prescriptions continuent de tomber et les patients d’arriver à l’accueil. Je m’éclipse, presque honteuse d’abandonner mes collègues pour 3 minutes, le temps de soulager ma vessie.

6h30 : L’équipe de jour ne vas pas tarder et le service ne désemplit pas. Nous appelons l’équipe d’encadrement pour demander un infirmier supplémentaire. Pas possible nous répond le combiné. Il y a 64 patients à prendre en charge et seulement deux infirmiers ce matin.

7h10 : Transmissions terminées. Nous nous dirigeons vers les vestiaires et entendons quelques sanglots dans un couloir attenant. C’est l’infirmière qui s’est occupée de la salle des urgences vitales cette nuit. Elle craque après avoir reçu 18 patients et s’être sentie très seule face à plusieurs situations critiques. Les médecins trop occupés ailleurs n’ont pas pu venir et la pression accumulée sur ses petites épaules pendant 10h commence à déborder. Gros câlin collectif avant de retirer la blouse.

10h : Il aura fallu quelques heures de silence et de calme pour libérer les tensions de la nuit et réussir a s’endormir. La tête sur l’oreiller, comme un petit vélo qui ne s’arrête jamais, je me demande dans quelle zone des urgences je serais ce soir….

17h30 : premier café….

TRIBUNE : Nos Vies d’Abord

Notre pays fait face à une grave crise sanitaire. 

Nous, professionnels de santé, de concert avec les institutions, les syndicats et les usagers, alertons depuis des années sur les dangers liés aux contraintes budgétaires imposées à tous les secteurs de la santé. 

Les constats sont sans appel, les drames ne font plus exception. Des dizaines des nôtres se sont suicidés. Ce sont autant de familles, de proches et de collègues brisés. Dépression, anxiété, pathologies liées au stress, addictions, les enquêtes sur notre propre santé sont alarmantes.

Partout sur le territoire, nous avons le sentiment de devenir des robots à la chaîne, n’ayant plus le temps de soigner nos patients humainement. Il faut que vous le sachiez, nous n’avons plus les moyens de prendre correctement soin de vous.

Des patients décèdent en salle d’attente des Urgences. En l’absence de prise en charge rapide, la mortalité y augmente de près de 40% pour les malades graves. Pour obtenir un rendez-vous avec un médecin de ville ou en centre médico-psychologique, pour être pris en charge aux urgences, pour être hospitalisé, les temps d’attente deviennent aberrants et dangereux.

Les temps de toilettes sont comptés, on bouscule nos aînés. Le temps manque pour accompagner les patients alités aux toilettesLes plus vulnérables sont doublement punis, n’ayant d’autre choix que de “faire sur eux”. C’est insupportable.

En psychiatrie, le recours à la contention et aux chambres d’isolement est devenu trop fréquent faute de soignants disponibles et de temps humain pour apaiser les situations de tension.

Notre métier perd son sens et son humanité, car nous sommes soumis aux injonctions contradictoires de “prendre soin” tout en étant “rentables, rapides, flexibles”. La rentabilité est devenue le maître mot partout, censée légitimer des pratiques indignes. La technique remplace l’éthique. Chaque lit, chaque service, chaque maternité, chaque hélicoptère, chaque ligne de SAMU considérés comme non rentables sont menacés. 

Combien coûtent les vies humaines ? C’est la question que nous posons. En vingt ans, 100 000 lits ont été fermés alors même que la population augmente et vieillit ; la moitié des maternités du pays également.

Devons-nous accepter que l’argent ait pris le pas sur l’humain ? Les vies sauvées et le respect de la dignité ne sont pas affaires de marché et de coûts financiers.

Il est temps de s’opposer aux choix budgétaires technocratiques, de décider de notre avenir et des investissements pertinents à faire pour mieux soigner, et de construire une véritable démocratie sanitaire. Nous, professionnels de santé de tous les secteurs, avons besoin de vous et appelons ce jour à la mobilisation citoyenne massive, car la dégradation de notre système de soin nous met toutes et tous en danger, professionnels comme patients.

Le Collectif – Nos Vies d’Abord

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