ISABELLE GERMAIN : LA PLUME DANS “LA PLAIE DU SEXISME”

Isabelle Germain
Isabelle Germain ©Beatrice Lagarde

Journaliste et éditrice féministe des “Nouvelles News”, média dédié à l’info paritaire, Isabelle Germain vient d’auto éditer “Journalisme de combat pour l’égalité des sexes”. Une réflexion sociétale analysée sous le prisme de l’égalité homme femme. Depuis 10 ans, elle en explore tous les aspects dans chaque recoin de la société. Elle livre de ce combat un panorama dense qui illustre un rapport toujours très favorable au patriarcat, de la culture au sport en passant par les médias.

Est ce que ce livre est une façon d’enfoncer le clou sur l’urgence d’une société paritaire qui tarde à venir ?

Je trouve qu’il y a une façon de présenter le féminisme comme quelque de chose de léger, alors qu’en réalité c’est un vrai combat. Un combat difficile, un combat épouvantable avec d’énormes oppositions. Et chaque fois très durement gagné par les féministes dans l’histoire. C’est pour cela que j’ai voulu synthétiser les 10 années de publications de mes articles dans un livre. L’effet est encore plus brutal que ce que je peux écrire au fil de l’actualité.

On a vraiment l’impression qu’aucun secteur de la société n’est épargné : la culture, le sport… Il n’y a aucune zone sanctuaire ?

C’est une culture patriarcale, omniprésente dans tous les recoins de la société qui recule un petit peu. Sur la question des violences on a pas mal progressé grâce aux réseaux sociaux et aux féministes. Quand on essayait de faire bouger les choses, nous qui sommes plus âgées que les féministes d’aujourd’hui, nous n’étions pas entendu. Tout était filtré par des dirigeants de journaux qui avait une culture très patriarcale sur l’actualité. Aujourd’hui, comme les féministes peuvent prendre la parole en direct sur les réseaux sociaux et qu’elles y vont en meute, ça oblige les médias à changer. Depuis MeToo et grâce à Internet la parole s’est déverrouillée.

Actuellement, les budgets publics sont « genrés » puisqu’ils bénéficient principalement à la moitié masculine de l’humanité. À Lyon, il est au contraire question de les dégenrer.

Isabelle Germain – Journalisme de combat pour l’égalité des sexes

Est-ce que tu constates quand même les évolutions par exemple avec la notion de genre dans l’élaboration des budgets des villes ?
Ça prend beaucoup de temps. Les budgets sensibles au genre commencent à être mis en place dans les municipalités gérées par les verts. Et pour l’instant, c’est très majoritairement rejeté. C’est traité avec légèreté dans la presse qui parle de budgets “genrés” alors qu’ils faut les dégenrer. Ils sont fléchés vers des dépenses qui vont profiter aux hommes en priorité, donc ils sont genrés. Il faut qu’ils bénéficient autant aux femmes qu’aux hommes. C’est pas simple à mettre en place. J’ai poussé cette idée quand j’étais au Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes. A l’époque, je présidais la commission ‘Stéréotypes’ et je devais formuler des propositions aux pouvoirs publics.

Il y a de nombreux exemples de cette indifférence au genre ?

Je préconisais cette budgétisation sensible aux genre, c’est-à-dire tout ce qui est financé par l’argent public ne devait pas financer des projets qui entretiennent les stéréotypes. Et je donne toujours l’exemple du budget sport des municipalités. Elles mettent des millions sur les stades de foot, construisent des skate Park où il n’y a que des garçons. L’idée n’est pas de mettre un euro sur le rugby et un euro sur la danse car ça ne résout pas la question des stéréotypes. C’est la même chose pour le financement des médias. “L’équipe” est subventionné avec des millions d’euros d’argent public et lorsque je compare ma situation j’illustre bien le sujet. Car mon dossier a été retoqué par la commission qui attribue ces fonds alors que mon journal est quand même fait pour qu’il y ait ce pluralisme dans la presse !

Il faut agir dans tous les recoins de la société, impulser comme en Espagne et en Nouvelle Zélande une politique générale féministe.

Isabelle Germain

Qu’est-ce qui pourrait faire changer les choses ? L’éducation au berceau ?

Il faut agir partout. Changer d’éducation, Il faut changer dans les médias, dans la culture… Toutes les instances de consécration de l’art sont entre les mains d’une poignée d’hommes qui portent ce regard masculin sur les œuvres qu’ils vont promouvoir ou financer. Le sport est aussi un élément clé. Le fait de ne pas voir de femmes faire du sport est un cercle vicieux. Car à la fin, tout le monde trouve normal que papa aille jouer au foot dimanche avec ses copains pendant que maman s’occupe des enfants ! Il faut agir dans tous les recoins de la société, impulser comme en Espagne et en Nouvelle Zélande une politique générale féministe. Cela doit imprégner toutes les décisions politiques. D’ailleurs, la loi de 2014 sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes prévoyait que toutes les lois passe au tamis d’une analyse sur leurs effets sur ces questions de genre.

Où est-ce que ça coince vraiment ?

Les français sont très complexés rapport au féminisme. En France, c’est clairement un gros mot alors que ça l’est beaucoup moins dans d’autres pays. Par exemple, si on prend l’affaire Matzneff, et qu’on se souvient de l’émission de Pivot dans les années 90, la journaliste féministe canadienne Denise Bombardier est la seule à avoir exprimé son indignation et tout le monde a été choqué par ses propos ! En 2013 nous avons été les seuls à faire un papier disant qu’il était scandaleux qu’il ait reçu le prix Renaudot.

il faut absolument diversifier les role modèles.

Isabelle Germain

En politique on cite souvent Christine Lagarde comme un role modèle mais il n’y a pas beaucoup de femmes qui puissent se reconnaître en elle et se projeter dans un parcours identique. N’y a-t-il pas aussi un problème d’identification quand on nous propose ces rôle modèles à suivre ?

Bien sûr il faut absolument diversifier les role modèles. C’est ce que je dis dans le chapitre économie, soit ce sont des femmes inaccessibles on va dire qu’elles sont “bossy” (autoritaires) et que ce sont des mecs, et qu’elles n’inspirent pas les autres femmes, soit ce sont des princesses.

Tu cites un certain nombres de femmes politiques : Roselyne Bachelot, Nathalie Kosciusko-Morizet, Laurence Rossignol … ont-elles les moyens de faire avancer ces sujets d’égalité ?

Ce sont des femmes qui sont sincères et qui doivent en permanence composer avec un gouvernement où elles sont seules contre tous. Najat Vallaud-Belkacem connaissait bien le sujet et pour rester au gouvernement elle s’est assise sur beaucoup de choses. Quand j’étais au Conseil à l’Egalité j’ai participé à l’écriture de sa loi de 2014. Elle a reculé sur des points qui était très importants comme le congé parental. D’ailleurs, j’ai récemment écrit qui montre que les hommes ne prennent pas plus qu’avant les congés parentaux.

Il y a d’autres propositions qui ont été retoquées ?

Nous avions proposé aux écoles de journalisme de faire des cours sur l’égalité homme femme. Levée de boucliers de la conférence des écoles au nom de la liberté d’enseignement ! Le gouvernement a reculé alors qu’une députée m’avait dit : “Il y a 15 jours on a voté une loi sur l’industrie qui obligeait les écoles de commerce à faire des cours sur les industriels à la demande du Medef”. Et c’est passé sans problème.

Ce réflexe patriarcal pourrait-il aussi être de l’ordre de l’inconscient ?

Il y a quand même beaucoup de dénonciation de cette culture patriarcale et on peut plus trop plaider l’inconscience. Le principal problème est celui du rapport de force. Le mouvement féministe reste très faible et toute tentative d’en faire quelque chose de fort est tué par cette culture patriarcale dominante qui ridiculise les féministe. et puis c’est aussi lié à l’éducation des femmes. On demande poliment mais en général on ne demande même pas. C’est ce que je constate dans mes formations. Nous avons été éduquées pour attendre le prince. C’est donc très compliqué pour les femmes de se mettre en posture d’attaquer, de s’inscrire dans un rapport de force.

Les femmes ont toujours peur d’être la nana sans humour et elle ne répond pas aux comportements sexistes.

Isabelle Germain

Est-ce que Metoo ne marque pas quand même le départ d’une autre évolution ?

J’ai tendance à dire comme Gisèle Halimi on fait MeToo et après ? Concrètement qu’est-ce que ça change ? Les récentes affaires Menez et Hoshi dans le discours médiatique sont réduites à les affaires de personnes. Alors que c’est un système qu’il faut dénoncer. Car si Menez a pu agir comme ça, c’est parce qu’il a été protégé, Mais aussi autorisé à le faire. Ce qu’on lit dans la presse est le procès d’un homme.

Je ne dis pas que MeToo n’a rien apporté bien au contraire. C’est très bien que la parole se libère maintenant mais est-elle entendue ? On a considérablement fait baisser le seuil de tolérance d’un certain nombre de comportements sexistes. mais Il suffit d’arrêter la vigilance et ça repartira.

Journalisme de combat pour l’égalité des sexes, La plume dans la plaie du sexisme – Isabelle Germain – LNN Editions, 188 pages