ET SI LA MÉNOPAUSE N’ÉTAIT QU’UNE CONSTRUCTION SOCIALE, UN ENJEU DE POUVOIR ?

illustration ©Jeremy Bishop/Unsplash
illustration ©Jeremy Bishop/Unsplash

Cécile Charlap, sociologue a publié en février 2019 sa thèse de doctorat sous le titre “La fabrique de la ménopause”aux Editions du CNRS. Elle conduit sous un angle sociétal l’exploration d’un “beau continent” dont l’évocation reste à ce jour négative et excluante. Entre représentations sociales et témoignages les recherches de la jeune chercheuse mettent à jour les liens entre cette période de la vie des femmes et les enjeux de pouvoir qui s’y attachent. Interview.

Pourquoi vous êtes vous intéressée à ce sujet là ?

C’est un sujet assez analysé, étudié dans le monde anglo saxon et il l’était assez peu en France. Je trouvais que c’était un beau continent à visiter.

Est ce que vous avez trouvé facilement de la documentation sur ce sujet?

Je me suis tournée vers la littérature anthropologique nord américaine qui est bien étoffée. Concernant les ouvrages médicaux, je les ai trouvés en bibliothèque ou archivés à la BNF. Mais j’ai eu plus de mal à rencontrer des femmes qui acceptaient de me parler de la ménopause. C’est vrai que ca m’est arrivé pendant mes années de thèse de dire sur quel sujet je travaillais et la personne en face de moi me faisait une petite grimace de dégoût ! J’ai finalement rencontré 30 femmes qui ont accepté de me parler de leur expérience.

On découvre que le terme de ménopause est très récent ?

Oui ! Il est inventé en quelque sorte au début du XIXème. On le trouve pour la première fois dans un ouvrage d’un médecin français Charles de Gardenne en 1821.

Pourquoi on a eu besoin de nommer et de distinguer cette période dans la vie des femmes ?

Auparavant, la littérature médicale parle “d’âge critique” pour cette période. Mais c’est pas un moment qui est très étudié dans les ouvrages médicaux, ils s’intéressent aux règles, à l’accouchement et à la grossesse. Et “l’âge critique” est assez peut investigué. Avant le XVIIIème, on parle simplement d’arrêt des menstrues et là encore c’est très peu étudié. Au tournant deu XIXème c’est l’héritage des Lumières, de cette rationalité qui veut catégoriser les choses et les êtres, et finalement ce système de catégorisation du monde en deux sexes bien distincts – l’un bien inférieur à l’autre – émerge et devient stable avec un masculin et un féminin. C’est à partir de ce moment là que se développe le traité des maladies des femmes et qu’on ne va plus voir le vieillissement de manière unisexe. La ménopause en tant que catégorie va venir affermir cette idée d’un sexe plus malade que l’autre.

On a l’impression qu’il n’y a que le prisme médical pour parler de cette période qui est associée à un vécu négatif, quasiment l’antichambre de la mort ?

Quand on étudie les ouvrages médicaux on voit que la ménopause est associée aux symptômes pathologiques, à la carence hormonale aujourd’hui et tout ce qui est risque de cancer et d’ostéoporose. Les discours médicaux n’en font pas une simple transformation mais un changement physique, psychologique qui est délétère. Ils homogénéisent les expériences des femmes. La ménopause n’est pas présentée comme un processus au sein du vieillissement normal. On évoque un corps à risque, un corps malade. La période de la ménopause n’est pas une nouvelle norme, elle est vécue comme une exclusion de la norme. La norme c’est quoi ? c’est les taux hormonaux des femmes en période de fécondité. Ce qui articule vraiment le féminin à la fécondité et fait de la ménopause une exclusion de la norme comme si on se voyait évincer de cette norme hormonale et par extension féminine.

Les recherches montrent que dans bon nombre de sociétés la physiologie vient construire le système des rapports sociaux de sexe et vient construire la place des femmes. Et on voit bien que c’est si important, qu’à la ménopause leur place peut changer.

Parmi les témoignages que vous avez recueillis on voit bien qu’il y a un rôle et une influence de la médecine notamment quand les femmes racontent les rendez-vous chez le gynécologue. On ressent le pouvoir de la médecine sur les femmes pour gérer cette période ?

Sur ce point là mon enquête corrobore d’autres enquêtes qui ont été menées sur des questions similaires en France et en Amérique du Nord. Le médecin généraliste ou gynécologue a une place très importante dans l’expérience de la ménopause et toutes les femmes que j’ai rencontrées en ont parlé avec un médecin même si c’était à l’occasion d’une consultation qui portait sur autre chose. La consultation médicale est très rarement l’espace d’une négociation entre les deux acteurs médecin et patiente. Elle est très souvent le lieu d’une imposition de la part du médecin, de ce qu’est la ménopause, de comment est ce qu’il faut la traiter.

Que ressentent les femmes ?

Certaines femmes vont repartir avec cette impression de ne pas avoir été écoutées dans leur histoire, de ne pas avoir été légitimées dans leur savoir et leurs compétences et vont aller chercher soit l’avis d’un autre médecin, soit des conseils ailleurs. Mais ce qui est intéressant c’est que ca va dans les deux sens. J’ai eu des enquêtées qui me disaient “je voulais passer la ménopause de manière naturelle mais mon médecin m’a forcé la main et dans l’autre sens, moi je voulais un traitement hormonal parce que moi les bouffées de chaleur au boulot c’était pas possible et mon médecin n’a pas voulu m’en délivrer !” Il y a un rapport de domination qui est toujours là !

Est ce qu’au sein du couple il y a toujours ce côté “ce sont des histoires de bonne femme” ? Est ce que c’est toujours un territoire qui fait peur à l’entourage et en particulier aux hommes ?

Les femmes que j’ai rencontrées avaient entre 45 et 65 ans il y a quelques années. Il faudrait voir comment ça se passe dans 40 ans dans les couples ! Mais c’est vrai qu’il y a toujours cette idée que la ménopause fait partie des trucs de bonne femme dont on ne parle pas avec au sujet duquel certains conjoints que j’ai rencontrés étaient gênés. Mais c’est pas le cas de tous. Des femmes m’ont dit j’ai toujours parlé des règles avec mon mari et je parle de la ménopause, comme lui me parle de ses soucis de santé. Il y a des conjoints qui arrivaient à trouver la bonne distance sur ce sujet. Je me souviens d’une femme qui me disait “Voilà moi je suis trempée la nuit mon conjoint va me chercher une serviette et un pyjama tout sec !” Ce qui est intéressant, c’est que les représentations du conjoint à ce sujet sont très importantes et vont jouer sur la manière dont les femmes vont vivre cette expérience .

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La fabrique de la ménopause

Vous parler de la “ménopause sociale” qui apparaît vers la quarantaine, en quoi cela consiste ?

C’est le fait que bien avant d’être physiologiquement stérile, les femmes arrêtent de faire des enfants. A partir de 40/45 ans la norme pour une femme c’est de continuer d’être féconde mais de ne plus avoir d’enfants. C’est une norme qui est tout a fait construite dans les discours médicaux, qui appellent les grossesses à partir de 40 ans, les grossesses “à risque”, “tardives”. Il existe une rhétorique du risque qui les cataloguent comme indésirables. Une norme qui enjoint les femmes à se déprendre de la fécondité bien avant d’être physiologiquement stériles. Cette norme est intéressante car elle ne concerne pas les hommes, les paternités qu’elles aient 45 ans ou 60 ans ne sont pas étiquetées comme tardive, à risque, déviantes ou à éviter. 

Vous écrivez que le rôle social de la femme ménopausée change selon les contextes culturels et sociaux ? 

Des anthropologues qui ont étudié des sociétés africaines montrent qu’au cours de la ménopause, les femmes ne sont plus associées au tabou des règles qui impliquent que les femmes en période de menstruation n’ont pas accès à certains espaces sociaux. Elles sont sujettes à des interdits. Par exemple, les Beti du Cameroun peuvent accéder à des fonctions de pouvoir politique, religieux… Et à des statuts qui sont socialement valorisés, femmes cheffe dans des sociétés secrètes, accoucheuses, elles participent aux tribunaux coutumiers. Certaines peuvent devenir cheffe de guerre dans d’autres sociétés. A partir de la ménopause c’est comme si tous les tabous associés au féminin du fait des menstruations, des grossesses et de l’accouchement ne leur étaient plus associés.

N’étant plus souillées par le sang menstruel elles pouvaient être perçues non plus comme des femmes mais comme des hommes avec toujours ce comme ! 

Est ce que pour autant elles retrouvent la libre disposition de leur corps puisque certaines qui continuent à avoir des rapports sexuels sont considérées comme des sorcières au Burkina Fasso?

Chaque société à ses propres représentations du corps, des menstruations … Chez les Samo, étudiés par Françoise Héritier la sexualité chez les femmes à partir de la ménopause est perçue comme dangereuse parce qu’elle vient comme un court circuit dans les générations. Les générations doivent se succéder et là il y a une dangerosité potentielle pour le groupe social qui est associée à la ménopause. Dans le Japon traditionnel par exemple, ou chez les Mayas au Mexique les ménopauses n’existent pas. Il n’y a pas de mot pour définir cette période. On peut parler de construction sociale dans le sens ou chaque société en produit un sens et va organiser l’expérience qu’en font les femmes. 

Il y a un chapitre consacré à la trajectoire de  la ménopause pourquoi l’envisager comme un parcours ?

J’ai cherché à montrer que la ménopause c’est un processus, qu’on ne devient pas ménopausé du jour au lendemain. C’est ancré sur une dizaine d’années, du fait meme de la durée du processus les femmes le vivent de manière complexe, et pas de manière unilatérale bien ou mal. Dans cette trajectoire il y a plein de choses en jeu et pas que le physiologique, il y a l’âge auquel on devient ménopausé. Etre ménopausée à 40 ou 55 ans c’est pas la même chose parce qu’il y a des normes de féminité qui sont en jeu. A 42 ans une enquêtée m’a dit c’est trop tôt, c’est pas normal ! Dans la quarantaine une femme doit toujours être féconde même si elle ne fait plus d’enfant. A partir de la cinquantaine, c’est vécu comme normal, faisant partie de l’ordre des choses.

L’environ de chaque femme va influer sur la manière de vivre cette période ?

C’est une trajectoire qui dépend des relations avec les médecins et avec le conjoint. Je le mets au masculin parce que toutes les femmes que j’ai rencontrées vivaient dans des relations hétérosexuelles. Deux acteurs dont les représentations, les actions et les réactions vont avoir une influence sur le début de la ménopause. Le vécu des symptômes de la ménopause est différent selon les milieux sociaux. Bien au delà du physiologique cette trajectoire dépend de l’ordre social, de représentations sociales, de milieux sociaux. Finalement la ménopause c’est certes une expérience du corps mais c’est aussi toujours en même temps une expérience sociale.

Vous pensez que l’allongement de la durée de la vie peut faire changer le regard de la société sur cette période puisque avant, l’âge de la ménopause coïncidait plus ou moins avec l’âge de la retraite et d’un moindre rôle dans la société ce qui n’est plus le cas aujourd’hui ?

Je pense qu’il y a plein de choses qui peuvent faire changer le regard : l’activité professionnelle de toutes ces femmes qui sont sur le marché du travail et qui accèdent, bon an mal an, à des postes plus élevés même si ça reste difficile, le fait que les femmes sont aussi pour les industries des consommatrices. On le voit bien avec l’Oréal qui met en scène des actrices plus âgées qu’il ne le faisait avant. Des femmes en activité professionnelle un peu plus représentée à des postes de pouvoir qui sont aussi des consommatrices pour les marques, et aussi un regain de dynamisme des courants féministes. Du fait de tous ces facteurs il y a peut-être les grains qui font que les représentations de la ménopause vont évoluer. 

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” La fabrique de la ménopause” Cécile Charlap, CNRS éditions – 20€