TYPHAINE D, LE FÉMINISME DANS LE SILLAGE DES GRANDES SŒURS

Typhaine D
Typhaine D ©JWhy

Artiste et féministe engagée, Typhaine D a célébré le 26 août l’anniversaire de l’acte fondateur du MLF. En déposant une gerbe à la mémoire de la femme du soldat inconnu, acte symbolique repris 50 ans plus tard, la militante pour les droits des femmes et des enfants s’inscrit dans un héritage dont son activisme se nourrit. La créatrice des spectacles féministes “Contes à Rebours” et “La Pérille Mortelle” déploie de nombreuses formes d’expression pour militer. Autrice, comédienne, metteuse en scène, formatrice, coach, conférencière, elle fait entendre une voix radicale. Une autre génération qui comme Suzy Rotjman poursuit l’avènement d’une sororité indispensable.

Pourquoi était-il important 50 ans après cet acte symbolique sous l’Arc de Triomphe d’y revenir ?

C’est une action inspirante qui inscrit l’hystoire avec un y, racine latine de hystéra, qui signifie matrice et utérus. Cela inscrit nos luttes féministes dans une continuité, une filiation, bien sûr 1970 n’était pas l’année zéro du féminisme mais cet acte permet d’installer dans l’histoire le Mouvement de Libération des Femmes, dans une continuité de laquelle on s’inscrit. Cet héritage légitime notre lutte. C’est important de célébrer un acte a la fois politique, dire qu’il y a plus inconnu que le soldat : sa femme, c’est dire notre effacement de l’histoire.

Le rôle des femmes dans l’histoire

Il y a plus inconnu que le soldat c’est la femme qu’il a agressé, violé, assassiné quel que soit la nationalité. Cela fait partie des immenses tabous de l’histoire comme le disait Christine Delphy, lorsque les libérateurs sont arrivés en Normandie, cela a été synonyme de violences sexuelles. C’est à la fois rappeler le rôle des femmes dans la guerre et dire qu’il y a des ennemis dans tous les camps.

On compartimente souvent les différentes vagues de féminisme alors que vous insistez sur un lien générationnel avec les “grandes sœurs” ?

Souvent le patriarcat tient sur la division des féministes. Cette division entre vagues c’est comme s’il n’y avait eu qu’un seul courant et que les vagues étaient nécessairement en opposition, comme si on ne pouvait pas s’entendre avec les féministes des années 70. Quand on a des discussions avec Cathy Berneim, avec Christine Delphy, on reconnaît en elles des grandes sœurs et non des personnes dépassées. C’est un partage de générations, une continuité historique matrimoniale très forte car nous ne serions pas ce que nous sommes aujourd’hui sans elles. On s’en nourrit et on peut les nourrir aussi et si on peut aller plus loin c’est parce qu’elles ont été là.

L’héritage du MLF

Quel bilan faites-vous de ces 50 années de militantisme sur les droits des femmes ?

Je suis née en 86 dans un monde où j’avais le droit d’avorter. Le viol conjugal n’existait pas, quand un homme épousait une femme il la détenait. En 92 cela a changé, la pilule était banalisée même si elle rend malade les femmes. Mais c’est un autre débat. Grâce a Gisèle Halimi le viol est un crime même si 1% seulement des violeurs va en prison. Et que c’est le parcours de la combattante quand on décide de porter plainte.

Le dernier remaniement ministériel est très emblématique de la situation car tout est mis en place pour que rien ne bouge. Les nominations de Gérald Darmanin et de Eric Dupond Moretti envoient un mauvais signal pour les femmes victimes de violences qui voudront porter plainte. Le ministre de l’intérieur est sous le coup d’une enquête [NDLR : à l’heure où nous publions le parquet de Paris a confirmé son classement sans suite) alors qu’il a reconnu avoir échangé des relations sexuelles contre l’obtention d’un passe droit.

Un mouvement de backlash

C’est un mouvement de backlash (retour de bâton) ?

On est dans un retour de bâton inquiétant. Dès qu’on avance un peu le patriarcat s’adapte, se déguise en progressisme et arrive à détricoter nos droits. Et c’est ce qui est en train de se passer avec le manque de moyens des associations. On est dans un monde qui supporte Bertrand Canta alors qu’il a massacré une star française. Et les gens vont l’applaudir alors qu’il joue de la guitare avec les mêmes mains. La société entière nous dit c’est pas très grave de tuer une femme. On passe 4 ans en prison et on repart. Les luttes des prochaines années vont être très dures car il y a une montée de la riposte masculiniste.

Pour riposter il n’y a que le militantisme ?

C’est la solution avec la sororité. Lorsque les femmes se rendent compte qu’elles sont sur toute la terre opprimées par le même ennemi c’est à cet instant que le patriarcat tombera. Les hommes ne gèrent rien de vital à la société, plus un métier est inutile à la société mieux il est payé, plus il est investi par les hommes. Trader ça ne sert à rien, alors qu’assistante de vie auprès des personnes âgées c’est un métier extraordinairement utile dévalorisé, mal payé et exercé par une majorité de femmes. Voilà la société aujourd’hui.

La sororité n’est pourtant pas toujours là. Beaucoup de femmes pour accéder au pouvoir passent par les codes masculins ?

Je mettrais dans ça dans l’autre sens. Beaucoup d’hommes tiennent tous les leviers du pouvoir. Ils ne favorisent l’ascension des femmes dont ils sont sûrs qu’elles ne vont rien changer à l’ordre patriarcal. C’est la preuve qu’elles sont opprimées et qu’on va jouer contre ses propres intérets. Les femmes subissent une propagande permanente notamment avec le syndrome de la schtroumpfette. Il est donc logique que la sororité soit difficile à mettre en place. C’est le plus difficile à faire car c’est la réponse à la fin du patriarcat.

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