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MUM STORIES #1 : LE JOUR OÙ JE SUIS DEVENUE LA MÈRE DE MA MÈRE by SANDRINE SIMON DE BESSAC

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Les trois ages de la femme Klimt

A la veille de la fête des mères J’ai Piscine Avec Simone publie les textes de ses lectrices. Elles racontent leurs plus belles émotions liées à ce rapport indéfinissable qui nous lie à nos mères ou à celles que nous sommes. Drôles, enjoués, nostalgiques ou tout simplement ode à notre propre éternité leurs mots seront publiés tout au long de la semaine. Aujourd’hui nous vous livrons ce bouleversant récit écrit par Sandrine Simon de Bessac.

EATNAZAN EST ARRIVÉE

J’avais vu le formidable Robert Hirsch dans “le Père” de Florian Zeller il y a quelques années. Un homme qui se débattait avec un Alzheimer qui allait bientôt lui voler sa vie, tandis que sa fille, consciente de la victoire proche de la maladie, se démenait pour faire au mieux pour ce père qu’elle aimait, oscillant entre compassion, agacement, infantilisation et gentillesse. Robert Hirsch a rejoint le paradis des acteurs et c’est à cette époque que Maman a laissé peu à peu Eatnazan s’installer. Démence, dégénérescence, maladies neurodégénératives : le tryptique qui vole l’âme de ceux qu’on aime. Eatnazan est arrivée dans cette période de la vie de Maman, dans ma vie aussi.

J’ai croisé ce mot pour la seule et unique fois dans un polar scandinave, “la piste noire” de Asa Larsson. Et il se prêtait tellement bien à ce que Maman était en train de devenir, qu’il a rapidement pris toute la place. Je suis convaincue que Maman s’est gentiment effacée à cet instant et pour toujours pour qu’Eatnazan puisse arriver. Il n’y avait pas d’alternative, elle le savait.

“Petite maman”

Eatnazan est un mot sami, avant on disait lapon, ce peuple autochtone de Laponie qui a vécu pendant des siècles dans des conditions extrêmes et sous la domination de ses voisins, un peuple libre et qu’on a voulu soumettre, on y est d’ailleurs globalement arrivé. C’est un mot qui signifie “Petite Maman”. Une petite Maman fragile et qui change perpétuellement de monde, de temps à autre avec nous, le plus souvent ailleurs. Loin. Hors du temps. Hors de notre vie. Libre dans sa tête, de temps en temps. Enfermée dans son corps, dominée par la maladie, le plus souvent.

Ce midi, mon frère et moi consacrons notre déjeuner à nos parents. Maman vit une vie limitée et ralentie, mais elle vit. Pour notre père, ces moments où nous partageons un repas et tant d’autres choses sont devenus vitaux. Il a besoin de ces échappatoires où pour quelques heures il revient parmi les vivants. Maman est présente parfois mais souvent présente-absente. Le bruit des discussions la submerge et parfois la terrifie. Je croise son regard qui se perd si souvent dans le néant tandis que nous finissons le dessert.

 

Maman est présente parfois mais souvent présente-absente. Le bruit des discussions la submerge et parfois la terrifie. Je croise son regard qui se perd si souvent dans le néant(…)

 

Ses yeux me regardent mais ne me voient pas vraiment. Où est-elle à ce moment ? Où cette abominable maladie qui ronge ses connections neuronales la retient-elle tandis que je cherche à capter une lueur infime dans ses yeux, jadis si expressifs et si doux. Comme c’est dur soudain d’accepter le présent. Déjà elle se lève, hésitante et mal assurée, papa est là, immédiatement, pas besoin de se parler. Il sait. Il prend son coude et guide la silhouette fatiguée vers la chambre où elle se laisse coucher, doucement, en position fœtale comme un bébé.

Papa revient et reprend la discussion avec mon frère. C’est à mon tour d’être là mais pas là. Présente-absente. Peut-on fuir quand le réel est trop dur. Quand la vie fait trop mal. Quand l’image renvoyée nous déchire l’âme. Comme je le trouve admirable, cet homme que l’âge et la vie ont usés lui aussi, de parvenir à voir Maman avec des yeux qui savent dépasser la triste métamorphose qu’impose la lente érosion pathologique. Il sait qui elle est, il sait qui elle a été, il sait pour elle ce qu’elle a du mal désormais à imaginer.

 

Elle me saisit la main qui caresse ses cheveux et c’est la main de maman qui me console petite fille qui est là maintenant.

 

Alors tandis que l’écho de leurs voix envahit le salon. Je pars rejoindre Maman dans sa chambre. Doucement je m’assois sur le bord de son lit et ma main caresse son visage et ses cheveux. Les paupières fermées s’ouvrent lentement, le regard revient de loin, mais s’agrippe à moi, je suis le but et le chemin, prends ton temps, Petite Maman, reviens vers moi, remonte à la surface de nos vies tranquillement. J’ai travaillé sur la méthode Montessori adaptée aux maladies neurologiques et au grand âge. Je sais qu’il ne faut rien imposer, qu’il faut accompagner et laisser l’interaction se faire, patiemment, simplement en proposant une route pour s’extraire du vide. Une approche paisible mais où la présence est pleine et entière. Consacrée.

Elle me saisit la main qui caresse ses cheveux et c’est la main de maman qui me console petite fille qui est là maintenant. Elle aussi le sent. Elle me dit “tu as l’air fatiguée”. C’est une phrase longue et compliquée. Cela nécessite de se décentrer de son monde intérieur pour prendre soin de moi. Mon cœur bat un peu plus fort, mes yeux se sont embrumés. Et alors, elle enchaîne”je n’arrive plus à tenir une conversation”. Je la regarde. Je lui réponds … Ce n’est pas très grave … Tu vois sans beaucoup de mots nous nous comprenons.

Le regard est encore vide mais la main est bien présente. Le silence a repris possession de notre espace. Je laisse le blanc s’étirer, comme la pause dans la partition, la musique parfois n’est entendue que par le cœur. Puis la parole émerge à nouveau, elle dit …Je ne sers plus à rien… Silence. Faut-il servir pour exister ? Faut-il être utile pour être aimée ? Je l’aime tant cette Petite Maman fragile et cabossée, malmenée par la vie, qui a tant donné. Tu sais à quoi tu sers ? À être ! À être toi ! À être ma Maman. Les paupières se referment doucement sur son regard vert transparent et une esquisse de sourire apaise un instant ses traits torturés et fait disparaitre le masque rigide de la maladie. Un instant je revois le beau visage de ma Maman. Comme avant.

 

Sandrine Simon de Bessac est avocate et coach spécialisée en Art Oratoire et prise de parole en public au service des entreprises, cabinets ou à titre individuel.

Comments · 1

  1. Ce texte est merveilleux et relate parfaitement la même situation que je vis actuellement avec ma maman atteinte de la même maladie. Merci beaucoup !
    Maryse

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