ELISABETH BRAMI S’ INSURGE CONTRE LE SEXISME DE LA LITTÉRATURE JEUNESSE

Elisabeth Brami
Elisabeth Brami

Depuis 1990 Elisabeth Brami casse les codes de la littérature jeunesse. Au travers de personnages affublés de petits bobos, l’auteure les invite à trouver eux-mêmes la solution à leur problème. Une interrogation en forme de thérapie pour l’ex psychologue clinicienne. “Je suis une petite fille qui aimait lire et s’est jetée dans l’écriture. Puis ensuite a fait des études de lettres et a bifurqué vers la psycho pathologie. Au bout de 15 ans de travail dans un hôpital de jour pour adolescents, l’écriture m’a rattrapé”. Elle y organise des ateliers d’écriture, crée une bibliothèque et une revue “lis tes ratures”. Son dernier né “Moi j’ai le droit mais je dois” conteste la toute puissance de l’enfant roi. L’éducation au coeur de son écriture pointe l’effarante reproduction des comportements genrés au sein même de la famille et de l’école. On a donc parlé de la condition des filles dans cette interview.

Votre double casquette psy et auteure vous donne un regard particulier quand vous écrivez pour des éditeurs jeunesse?

Mes bouquins sont irrigués de quelque chose qui a avoir avec tout ce que je suis y compris la petite fille que j’étais. C’est un tout. J’aime entrer dans un personnage qui a une problématique pas forcément un truc sanglant et inouïe mais quelque chose qui ne va pas forcément bien. Pocket m’a invité à travailler sur une collection où chaque enfant serait porteur d’un problème. Je viens de terminer je suis timide, j’aime pas prénom, ça peut être j’ai pas assez d’argent de poche … A chaque fois j’essaie de donner à mon personnage ou à mon lecteur les moyens de s’en sortir et surtout pas d’incriminer les adultes. Ca ne sert à rien! C’est mon parcours de psy qui parle. Je me suis beaucoup servie de la littérature avec les ados quand ils prenaient le versant de la délinquance.

 

je lui disais rendez vous la semaine prochaine tu lis Poil de carotte. Le mec a eu une mère atroce et un père qui ne l’a pas aimé. Le môme a voulu se pendre à 11ans. Sauvé par un internat il est devenu Jules Renard. Ou tu continues de faire ton poil de carotte ou tu deviens un mec dont on va parler dans 150 ans.

 

La condition des femmes est un sujet majeur ?

Dans tous mes bouquins il y a ce qui touche à la condition des filles, ce qui est forcé parce que je suis une fille. J’ai écrit “la déclaration des droits des filles”. Mais je travaillais déjà sur cette question chez Hachette en 95 avec “le dico des filles” et “le dico des garçons” pour parler de ce qui nous rassemble et ressemble et tout ce qui nous sépare mais qui ne devrait pas empêcher l’égalité. Il est épouvantable de constater qu’il y a une inégalité immédiate. Le problème est avant la conception, dès le prénom. Il est dans ce qui va passer dans la transmission, il est dans la gestuelle, le comportement  des pères et des mères. Quand on les analyse, ils sont étrangement destructeurs. Parfois je me demande si je ne suis pas mysogyne ! J’en ai eu marre d’entendre des sommités dire des aneries sur Dolto que j’ai fréquentée. On lui met sur le dos l’enfant roi alors que c’est exactement le contraire ! On sort de 25 ans de livres qui concernent les droits de l’enfant mais à quel moment on leur dit qu’ils doivent quelque chose ?

 

Je vois comment les mères fabriquent des petits macho et font de leurs filles des lolitas, séductrices. C’est une espèce de revanche qu’elles prennent. Je vois dans les écoles les effets ravageurs de tout ça.

 

Vous considérez que la littérature jeunesse perpétue ces stéréotypes ?

Des sociologues se sont penchés sur les livres scolaires. Dans les livres de lecture la mère est au fourneau avec son tablier et le père lit son journal. Non seulement rien a changé mais pendant un certain temps il y a eu un vague espoir que les choses pourraient éventuellement changer. Depuis ces 20 dernières années on est dans la régression la plus totale. J’ai des gloussements de la part des garçons quand j’ose lire “la déclaration des droits des filles”, elles ont le droit d’être camionneuse, d’être Présidente de la République.  Les gars ne supportent même pas l’idée. Porter des casquettes ? c’est un truc pour les mecs. Ca me rappelle Dolto qui disait ah oui les “caskékettes”. Des éditeurs jouent là dessus. Il y a Léon et son camion et les filles bonnes à faire épicerie.

Alors l’éducation serait la solution ?

La solution c’est l’éducation de toute façon. La première chose serait de revaloriser le travail des profs pour que les profs ne soient pas que des femmes. De 0 à 10 ans un garçon ne verra que des femmes et parfois même il n’y a pas de père au domicile. Comment voulez vous être élevé en garçon sans modèle ? Et parfois la mixité me fait réfléchir. C’est étrange on met des enfants dans des situations psychologiquement où la maturité d’une fille est de 2 ans en avance par rapport à un garçon. ce qui fait que quand elle commence a devenir des séductrices les garçons sont émoustillés et sont dans l’agressivité.

La condition des hommes vous fait réagir aussi ?

Finalement il y a un mépris de la condition de père. Les femmes ont réussi a prendre un certain pouvoir et elles en jouissent  même si elles en crèvent. Et il y a de quoi claquer quand on essaie d’être la perfection dans tous les domaines. On l’a toutes vécu. Quand on est au boulot qu’on soit médecin, ministre ou ingénieure il y a un moment où on est branché sur son môme parce qu’on se rappelle qu’on a pas fait tourner la machine, sorti le polo pour le sport de demain, le vaccin du petit ou qu’est ce que je vais faire à bouffer ! Aucun homme ne se pose ce genre de question quand il est au travail, il n’est pas concerné.

 

On est très méditerranéen mais en même temps on a pas pris le bon côté des méditerranéens. On traite comme de la merde tous les vieux ! On est pas à la cheville des africains pour qui la vieillesse est une valeur.

 

Vous considérez-vous comme une auteure féministe ?

Je n’ai pas de définition du féminisme. Je sais que je suis née d’une mère qui avait un culte de son homme qui était un artiste. C’était un modèle de femme d’artiste dévouée à la cause de son homme. Elle avait mis sa vie entre parenthèse mais sur son lit de mort elle m’a dit  – moi qui venait de m’installer avec un artiste – “Fais très attention je ne suis pas sûre d’avoir fait le meilleur choix. Probablement aucun homme ne mérite qu’on mette sa vie entre parenthèses”. J’ai eu deux filles féministes, auteure toutes les deux. Je peux me mettre dans la peau d’une petit gars qui a le droit de pleurer. Je suis habitée par la défense des deux.  Pas seulement de la cause des femmes, il faut inclure les hommes.

 

Propos recueillis par Sophie Dancourt

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