BIBLIOTHÈQUE IDÉALE : UN SIÈCLE DE FÉMINISME

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Simone – Capture Instagram ©Les dessins de Vic Doux

Cette semaine la chronique de la bibliothèque idéale relate un siècle de féminisme à travers 3 essais phares. De Virginia Woolf en passant par Simone de Beauvoir et se clôturant avec Virginie Despentes. Trois ouvrages clés sur le féminisme, l’un complétant l’autre. Si vous avez besoin de courage pour continuer, elles vous le donneront. Pour elles pas de sentiment d’imposteurs !

Février 1915. Le 14. A Anvers, naît ma grand-mère Nelly, dans ce plat pays dévasté depuis l’été précédent par la Grande Guerre. Pour le moment, la population l’appelle encore “guerre éclaire”, espérant que cette souffrance ne soit que passagère. Cette guerre changera beaucoup l’univers des femmes. Elles vont participer à l’effort de guerre. Les hommes sont de la chair à canon, les femmes sortent de leur maison. Elles prouveront leur efficacité, leur engagement aux champs, dans le commerce, l’industrie, l’administration et le secours social. Au retour des hommes du front, faire marche arrière n’est plus envisageable. Les suffragettes font leur apparation. Les vétements peu à peu deviendront plus confortables. Les corsets, objets de torture, disparaissent.

“La caractéristique de la femme, disait avec emphase M. Greg, c’est d’être entretenue par l’homme et d’être à son service.”

Virginia Woolf publie en 1929 “Une chambre à soi”, elle y fait l’état des difficultés des femmes qui voudraient écrire et s’émanciper, celles-ci n’ont pas à accès à leur propre argent puisqu’elles n’héritent directement de leurs parents (les dotes et héritages étant versés au mari ou tuteur), elles n’ont pas de pièce à elles dans la maison, voyager sans chaperon pour s’ouvrir l’esprit reste illusoire. L’oisiveté pour réfléchir à autre chose que la vie de famille n’est pas encouragée. Le droit de vote acquis aux anglaises en 1929, lui paraît moins important que l’accès à son propre argent et un lieu à soi de ressourcement, de réflexion sur soi.

Les difficultés matérielles auxquelles les femmes se heurtaient étaient terribles; mais bien pires étaient pour elles les difficultés immatérielles (…) Le monde ne leur disait pas ce qu’il disait aux hommes: écrivez si vous le voulez, je m’en moque…Le monde leur disait avec un éclat de rire: Écrire? Pourquoi écririez-vous?

Virginia Woolf, “Une chambre à soi”, Londres 1929

Janvier 1941. Le 9. C’est au tour de ma mère de poindre son nez. Deuxième génération à naître au début d’une guerre. Il en aura fallut 2 pour obtenir le droit de vote en France et en Belgique. Au retour des hommes, les héros, les femmes en majorité retournent à la maison. C’est l’avènement des premiers salons ménagers, les 30 glorieuses commencent, vive la société de consommation. Les femmes ne sont pas oubliées: arts ménagers, comment être une bonne épouse et une bonne mère, prendre soin de soi pour plaire au mari! Avoir un compte bancaire à son nom sans l’autorisation du père ou du mari s’avère inenvisageable avant 1965. La contraception est légalisée en 1967. Ma mère comme la sienne auront recours à l’avortement illégal, mettant en danger leurs vies. Quand ma mère deviendra hôtesse de l’air à la SABENA en 1957, elle devra subir la pesée chaque année, n’aura pas le droit de se marier ni d’avoir d’enfants sous peine de perdre son emploi. Ses collègues d’Air France feront grève pour obtenir le droit d’exercer ce métier au-delà de 42 ans, en étant marié et mère de famille. Notons que ces interdictions (se marier et être enceinte) ont seulement été levées chez Qatar Airways en 2015.

“La femme libre est seulement en train de naître”

Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir parait en 1949. Œuvre philosophique considérée comme le tournant de la seconde vague du féminisme, scindé en deux volumes, le premier retraçant les Faits et les Mythes, le second l’Expérience Vécue. Des milliers de pages pour étayer que le seul chemin de la libération pour la femme c’est le travail. Car les femmes à travers l’histoire n’ont été que l’autre sexe. L’égalité se trouve dans la fraternité pas dans la compétition entre les genres. Un ouvrage majeur pour qui souhaite comprendre d’où nous vient notre conditionnement social à nous penser moins que l’Homme. A vivre souvent avec un sentiment d’illégitimité.

C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète

Simone de Beauvoir “Le deuxième sexe”, Paris 1949.

Août 1969. Le 17. Le festival de Woodstock bat son plein quand je pousse mon premier cri. Premier festival en plein air de cette envergure. Festival du flower power, la liberté sexuelle, une vie différente s’envisage en réponse à une nouvelle guerre incompréhensible au Vietnam, ancienne colonie française. Mai 68 est passé par là, avec les années 70, naissent la lutte pour l’avortement dont Simone Veil fait son cheval de bataille, soutenue par le manifeste des 343 (salopes). Les femmes travaillent, ont accès à la contraception, un compte en banque, votent, sont élues, revendiquent une sexualité propre. Leurs droits s’élargissent.

Arrivent alors les années 80, 90, le début du XXIème siècle. Une forme de confort dans l’oubli. Comme une latence pour la nouvelle génération. Pourtant les loups rodent, sous la forme du marketing, de conventions sociales castratrices. La cooptation entre les femmes est faible. La pression sociale insidieuse. Le viol, les maltraitances conjugales, le harcèlement sexuel au travail, sont bien présents. Les femmes subissent mais peu élèves la voix. (Seul 10% des viols sont dénoncés d’après Les Échos en 2015).

“Depuis toujours sortir de la cage a été accompagné de sanction brutales.”

C’est dans ce contexte que “King Kong théorie” de Virginie Despentes voit le jour en 2006, un pavé dans la mare. Elle y retrace son viol, pourquoi elle n’en a pas parlé, en quoi la vie des femmes est en danger dès qu’elles sortent de la maison. L’autrice estime que c’est déjà un acte de rebellion de la part des femmes de sortir de chez elles. Où qu’elles ailles car le risque est omniprésent. Que tacitement nous acceptons toutes ce risque pour accéder à une vie riche d’apprentissages, d’expériences. C’est dans cet acte que la femme se différencie de l’homme.

Le féminisme est une révolution, pas un réaménagement des consignes marketing, pas une vague promotion de la fellation ou l’échangisme, il n’est pas seulement question d’améliorer les salaires d’appoint. Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l’air.

Virginie Despente “King Kong théorie” 2006

Despentes fait un autre constat d’entrée de jeu “Soyons libérées, mais pas trop. Nous voulons jouer le jeu, nous ne voulons pas des pouvoirs liés au phallus, nous ne voulons faire peur à personne (…) L’accès à des pouvoirs traditionnellement masculins se mêle à la peur de la punition. Depuis toujours sortir de la cage a été accompagné de sanction brutales.” Comme Woolf et de Beauvoir, elle estime que l’argent c’est l’indépendance, car la femme jusqu’à présent offre ses services gratuitement (domestiques, éducation des enfants, sexuels); elle ira un cran plus loin dans sa revendication face à ses aînées, l’époque et les avancées jouent en sa faveur.

Virginia Woolf, “Une chambre à soi”, Londres 1929

Simone de Beauvoir “Le deuxième sexe”, Paris 1949.

Virginie Despente “King Kong théorie” 2006