VALÉRIE GBONON FEMME DE SCIENCES EN AFRIQUE

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Docteur Valérie Gbonon capture vidéo Unesco

A l’occasion de la 21ème édition des prix internationaux l’Oréal Unesco pour les femmes et la science, un débat a été organisé le 13 mars en collaboration avec le New-York Time mettant l’accent sur l’impact au quotidien des biais de genre dans la science. L’opportunité d’en discuter de vive voix avec la professeure Valérie Gbonon de l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire. Interview.

Comment est née votre “fibre” pour les sciences ?

Je suis issue d’une famille scientifique, ma mère est venue très jeune en France pour faire des études de pharmacie à l’université de Grenoble, elle s’est mariée ici en France où je suis née. Quand mes parents ont fini leurs études, nous sommes rentrés en Côte d’Ivoire. J’ai fait des études de médecine et quand j’ai obtenu mon doctorat, ma directrice de thèse qui est l’actuelle directrice de l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire a détecté très tôt mon potentiel de recherche. Ma mère avait senti ça en moi. Elle voulait faire une carrière scientifique, mais il fallait qu’elle s’occupe de ses 5 enfant. Il y avait incontestablement un ADN pour la recherche ! 

Quels freins avez-vous rencontrés lors de vos études en Afrique ?

Ca n’a pas été facile parce que les gens dans mon environnement immédiat, mes amies qui avaient fait la fac de médecine comme moi ne comprenaient pas pourquoi j’allais me lancer dans une carrière aussi longue alors que j’avais la possibilité de travailler tout de suite. Pour elles, il fallait travailler un peu pour s’occuper des parents, moi je n’étais pas dans ce cas. Ma mère m’a dit “Ne t’occupes pas de l’aspect financier. Va le plus loin possible”. pour la recherche il faut des diplômes spécifiques, il faut un master, un PhD(doctorat). Ca m’a pris beaucoup de temps, je travaillais à l’Institut Pasteur pendant que je poursuivais les études pour la recherche. Pour le PhD il faut un financement, c’est comme ça que j’ai pu candidater à la bourse l’Oréal et faire mon doctorat.

Votre cursus ne cadrait pas avec ce que la société africaine attend des femmes ?

il faut une vie de famille, se marier. Et c’est la période ou toutes mes amies se sont mariées. A la fin de mes études de médecine, j’ai eu ma fille et après j’ai pas eu vraiment le temps de me consacrer à une vie de famille . La famille me disait : “C’est pas possible, il faut que tu t’arrêtes, que tu fasses ta vie de famille, un homme ne pourra jamais accepter ça, les hommes vont te fuir, tu fais peur aux hommes !” Le contexte culturel n’a pas aidé. Les africains sont un peu macho ! Alors avoir une femme hyper diplômée accentue le complexe. Ce n’était pas évident.

Ma propre sœur me disait c’est foutu, plus aucun homme ne voudra de toi ! Et j’ai dit si, celui qui sera à la hauteur ! Je ne me baisserais pas pour en ramasser un ! Ma sœur est jeune, mais en Afrique la priorité pour une femme c’est d’être mariée. C’est primordial, on peut tout faire mais pas oublier ca !

La question de l’accès aux postes à responsabilité peut-elle se résoudre par les quotas ?

Au cours de ce débat ( la question impertinente était faut-il des quotas d’hommes dans la recherche ? ) j’avoue que j’ai été un moment très confuse parce que les arguments étaient pertinents des deux côtés, mais on est dans une situation telle qu’il va falloir mener une action à effets immédiats. Les quotas auraient un effet immédiat mais je pense qu’il faut pas s’installer dedans, je les vois plus comme un booster pour équilibrer les choses rapidement et puis laisser parler les individualités. Sinon on risque d’introduire d’autres biais qui ne seront pas forcément maitrisables plus tard.

Comment éviter les biais de genre dans la recherche scientifique ?

Depuis 15 ans je m’intéresse à la résistance bactérienne aux antibiotiques, donc à ce niveau on travaille sur des souches bactériennes. En revanche, depuis deux ans je m’intéresse à l’oncobiologie, et là le genre peut être un facteur intéressant. Dans tous les cas, quand on fait une étude scientifique il y a toujours des facteurs de comparaison (âge, sexe…) qu’on étudient. Pour moi c’est une démarche logique de prendre en compte tout ce qui pourrait influencer notre hypothèse de recherche.

Est ce que c’est important de se retrouver avec d’autres femmes scientifiques ?

Absolument. Ce genre d’initiative doit être promu et pas seulement en France mais aussi dans notre contexte africain. On en parle ici, mais je pense que c’est encore plus une problématique dans notre pays. Il faudrait qu’on en fasse  la promotion. Je fais partie de l’association des femmes chercheuses en Côte d’Ivoire, on a quelques initiatives mais pas suffisamment, parce qu’on est toutes prises dans notre routine. Et c’est quelque chose qu’il va falloir prendre à bras le corps. 

Est ce que vous avez impulsé dans votre labo un mentorat pour aider les femmes ?

Je sélectionne en priorité des femmes parce qu’elles sont plus travailleuses, c’est un constat. J’ai le souvenir d’une étudiante que j’ai encadrée pour son doctorat. Je l’ai faite évoluer et j’en suis très fière. J’ai vu les difficultés qu’elle a traversées, elle s’est mariée et puis elle a eu un cancer du sein très grave. Elle s’est accrochée, pendant toute la durée de son traitement, elle venait travailler. C’est ce qui la porte. Et moi aussi c’est ce qui m’a porté quand j’ai eu des coups durs dans la vie.

Quelles sont les femmes qui vous ont motivé et inspiré ?

Il y a eu bien sûr ma directrice de thèse. C’est une femme formidable qui boostait les femmes. Aujourd’hui elle est directrice de l’institut Pasteur de Côte d’Ivoire, je peux vous dire qu’elle veille à la parité en terme de personnel ! Mais surtout mon “role model” c’est ma mère, à qui je dois tout. Je me souviens de la manière dont elle m’a poussée ! J’ai failli abandonner une fois, à l’époque où je devais soutenir mon PhD. En même temps je préparais le dossier très difficile pour la soumission au Comité Africain et Malgache de l’Enseignement Supérieur. Un matin à 4 h, je saisissais ma thèse et il y a eu un bug. J’ai perdu mes données et j’ai dit j’arrête ! Je ne sais pas pourquoi je fais tout ça, je suis déjà médecin. Ma mère m’a consolée ! Elle a toujours été là.

Est ce que vous jouez le meme rôle vis a vis de votre fille de 23 ans ?

Oui je lui ai insufflé cette énergie, je n’ai même pas besoin de parler. Elle m’a vue me battre, elle me dit mais maman je suis née quand tu étais étudiante, je suis étudiante et toi tu es toujours étudiante ! Tu t’arrêtes quand ?