BIBLIOTHÉQUE IDÉALE : “LES FEMMES ET LE POUVOIR” UN MANIFESTE UNIVERSEL

Mary Beard ©wikipedia
Mary Beard ©wikipedia

L’été nous invite à relire les ouvrages de référence. Parmi eux, le manifeste de Mary Beard publié en 2018 est hélas toujours d’actualité. La professeure d’histoire antique à l’université de Cambridge analyse l’origine de l’exclusion des femmes dans toutes les enceintes du pouvoir. Et cela depuis Homère.

La troisième vague du féminisme permet une large réflexion sur la place du genre féminin au sein de la société. Ces dernières années la parole se libère malgré la résistance du genre dominant. Perdre un pouvoir qui vient de l’Antiquité ou plutôt le partager et le repenser semble encore délicat. Alors pour mieux comprendre d’où vient ce statut de citoyen de seconde classe, je vous recommande ce manifeste édifiant !

Mère retourne dans tes appartements, reprends tes travaux (…) discourir est l’affaire des hommes.” Voici comment dans l’Odysée d’Homère, Télémarque s’adresse à sa mère. Avec ce court texte, Mary Beard revient à la racine des codes antiques du pouvoir masculin et explique de quelle façon les femmes en furent évincer. Un texte érudit, reprenant un grand nombre d’exemples illustrés en résonnance perpétuelle avec l’actualité contemporaine.

La voix publique des femmes

L’art de discourir, tel qu’il est encore conçu aujourd’hui, remonte directement à Aristote et Cicéron. Nombreux sont les hommes politiques qui construisent leur interventions publiques sur ce modèle. Notre culture occidentale doit, des millénaires plus tard, encore beaucoup aux maîtres antiques. Une époque où les femmes n’avaient aucune place dans la vie publique et certainement encore moins le droit de s’y exprimer.

Plutarque écrit “Devant des étrangers, tout aussi pudiquement qu’elle se garde d’ôter ses vêtements une femme doit se garder d’exposer sa voix.” Mary Beard explique que “cette condition silencieuse” dans le monde antique est une forme d’exclusion à toute vie publique, économique et sociale. Le manque d’autonomie de ces femmes rejaillit encore sur notre scène actuelle, car la prise de parole à travers l’histoire est associée à la voix et la prestance des hommes. La voix des femmes est considérée comme “haut perchée”, “nasillarde”. Alors Première ministre, Edith Cresson subit des railleries sexistes lors de son discours de politique générale. La forme et l’apparence physique féminine toujours plus commentée que le fond du discours, Cécile Duflot en fait les frais pour une (simple et belle) robe fleurie dans l’hémyclique !

Adopter les codes masculins du pouvoir

Quand Elisabeth 1er, reine d’Angleterre, s’adresse à son armée en 1588, elle dira “Je sais que j’ai le corps d’une faible femme, mais j’ai le cœur et l’estomac d’un roi, et d’un roi d’Angleterre aussi“. Preuve qu’il faille masquer sa féminité sous des traits masculins pour être entendue ! L’autrice explique : lors de ses apparitions télévisées, radiophoniques ou des ses interventions sur Twitter, elle endure “des réactions que l’on pourrait par euphémisme juger – d’une hostilité inappropriée -, leur contenu dépassant les bornes d’une critique honnête, ou même d’une saine colère“. Du moment qu’une femme s’aventure dans un domaine traditionnellement masculin, ce n’est pas ce qu’elle dit qui déclenche l’opprobre mais seulement le fait que cela vienne d’une femme.

Un état des lieux qui conduit certaines femmes à agir comme des hommes, en reproduisant les codes masculins, tel Margaret Tatcher qui prît des cours pour s’adresser à la nation avec une voix plus basse, pour Angela Merkel et Hilary Clinton ce sera le tailleur pantalon. Malheureusement même si cela permet d’être plus nombreuse sur la scène publique, cela déplace le problème. Ce sont les femmes qui s’adaptent aux codes en vigueur plutôt que de repenser ce qu’est la voix de l’autorité.

“Existe-t-il un modèle culturel qui exclut les femmes du pouvoir ?”

Mary Beard fait à nouveau appel aux mythes de l’Antiquité, elle en déconstruit plusieurs pour démontrer à quel point les femmes au pouvoir n’étaient que des dieux ou citoyens de seconde zone. Le monde parfait étant celui où Zeus enfante de son crâne la déesse Athéna. L’exemple le plus saisissant reste le mythe de Médusa tuée par Persée, sculptée par Cellini, et repris lors de la campagne électorale de Donald Trump. Ses partisans remplacèrent la tête de Persée avec la sienne et celle de Médusa par celle d’Hilary Clinton. Cette image fut disponible sur des t-shirts, tasses, protection d’ordinateur avec pour slogan “Triumph”.

Réfléchir à la question du pouvoir comme à la question de la voix, doit permettre de sortir de ces exceptions, ces personnalités “haut de gamme”, rôle models qui ont pris le pouvoir politique, en entreprise, ces pionnières qui ont pulvérisé le plafond de verre. Pour ce faire, il faut repenser la notion de pouvoir, pourquoi un genre devrait-il s’adapter aux codes d’un autre parce que celui-ci fait autorité depuis des millénaires ? Il fait dissocier le pouvoir du prestige public.

Cela suppose réfléchir en commun au pouvoir de ceux qui suivent, et pas seulement de ceux qui dirigent. Cela suppose surtout de penser le pouvoir en tant qu’attribut, ou même en temps que verbe (au sens de « conférer du pouvoir »), et non en tant que possession.

Mary Beard, Les femmes et le pouvoir – un manifeste, Pocket, 101 pages

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