BIBLIOTHÈQUE IDÉALE : AVEC”LES CHOSES HUMAINES” KARINE TUIL INTERROGE LA DÉFINITION DU CONSENTEMENT

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“Les choses humaines” de Karine Tuil s’inspire du viol d’une adolescente sur le campus de l’université de Stanford en 2015. Elle en livre une chronique sociétale et judiciaire sur le moment de bascule de la vie d’un jeune homme de 21ans bien sous tous rapports.

Le roman s’ouvre sur le portrait d’une famille parfaite ; le père Jean Farel, a construit sa réussite grâce à sa ténacité et son ambition, il est aujourd’hui un journaliste politique reconnu sur la scène médiatique et malgré ses soixante-dix ans, compte bien rester en place encore un long moment. Claire, la mère est essayiste à succès, féministe convaincue, normalienne à la double nationalité franco-américaine, de trente ans la cadette de son mari. Le couple a un fils, Alexandre, 21 ans, ingénieur diplômé d’une grande école qui continue son cycle à Stanford en Californie. Il rentre en France pour la cérémonie de décoration de son père par le Président de la République.

La question du consentement

Dans le grand appartement, au centre de Paris, il est seul car sous ce vernis parfait, les fissures sont nombreuses. Son père mène une double vie depuis plus de vingts ans avec une journaliste. Sa mère a quitté le foyer familial pour vivre avec un professeur de français de confession juive. Un soir, sa mère lui propose d’emmener Mila, la fille aînée de son compagnon dans une soirée. Mila a dix-huit, elle vient d’une famille juive pratiquante, où l’argent ne coule pas à flots. C’est le choc quand elle rencontre ce monde totalement étranger de jeunes gens libres, qui boivent de l’alcool sans restrictions et se droguent. Quand Alexandre lui proposera de sortir s’aérer, elle accepte. Quand il lui propose de boire et de fumer un joint, elle accepte pour ne pas paraître trop naïve. Quand ils se retrouvent dans un local à poubelles et qu’Alexandre commence à l’embrasser et à en vouloir plus, elle ne se rebelle pas. Lui, ce qu’il veut c’est sa culotte car ses copains lui ont demander une preuve du bizutage.

La culture du viol

Le lendemain, Mila portera plainte. L’imposture va exploser en plein vol. Les réalités vont s’entrechoquer. C’est un livre qui dérange. Il parle de la cruauté des réseaux sociaux, de la zone grise du consentement, du déni de l’agresseur, de #Metoo et #balancetonporc qui ont libéré la parole des femmes, de l’obsession de la réussite. Karine Tuil s’inspire de L’affaire de Stanford”, un étudiant accusé de viol après une soirée, a reçu une peine de six mois de prison, dont trois ferment et trois avec sursis, alors qu’il encourait une peine de 14 ans de réclusion. Suite à la faiblesse de cette condamnation, une pétition en ligne avait demandé le renvoi du juge. L’ampleur médiatique de cette affaire a mis en évidence la culture du viol et son importance sur les campus américains.

Le rôle des médias sociaux

L’autrice nous entraine dans l’univers d’un procès d’assise, cet endroit où la nature humaine est mise à nu. Ce décryptage publique des vies. La vie de ces deux familles portées au grand jour, la victime obligée de s’infliger une nouvelle plongée dans l’horreur, le déni de l’accusé, la rencontre de deux perceptions d’une même événement. Le lynchage public. Et cette mère féministe dans l’âme qui verra ses croyances emportées par son amour maternel. Sa crédibilité détruite, son histoire d’amour terminée avant de s’être épanouie “la vitalité et l’amour lui ayant été retirés, elle ne survivait plus que par instinct de conservation. Tenir debout, c’était peut-être la seule injonction radicale.”

L’après

Ce père totalement obsédé par son physique et sa présence à l’antenne, qui ne peut concevoir que tout ce qu’il a construit puisse en un claquement de doigts disparaître dira à la barre “(…) Alexandre est une bonne personne, tous ses amis l’ont dit : il est sain d’esprit, loyal, courageux, combatif, c’est pourquoi je pense qu’il serait injuste de détruire la vie d’un garçon intelligent, droit, aimant, un garçon à qui tout a réussi, pour vingt minutes d’action.” Ce père qui pendant les deux années d’instruction de l’enquête aura refait sa vie avec une femme de quarante-cinq ans sa cadette, aura eu une fille et ne sera venu voir son fils qu’a deux reprises en prison. Que dire de la mère de la victime qui s’enfuit à Brooklyn dans la communauté juive orthodoxe, refait sa vie, n’assistera pas au procès de sa fille pour qui elle n’éprouve que dégoût, seul le père tentera de réconforter Mila durant sa décente en enfer.

“Les choses humaines” est un livre à mettre en toutes les mains car toute vie peut basculer d’une minute à l’autre. C’est l’idée d’un certain déterminisme à la Zola version 2.0. Karine Tuil comme Jodi Picoult, a une façon très fouillée de présenter les faits, très objective, qui glace les sangs. Un travail d’orfèvre qui relève chacune des failles de ses personnages.

Les Choses Humaines, Karine Tuil, Gallimard, 2019, 342 pages

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