BIBLIOTHÈQUE IDÉALE : 2 ROMANS GRAPHIQUES SUR DES ICONES FÉMINISTES QUI FINISSENT MÂLE

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© Sophie Lizoulet

Voyage dans le temps. Cette chronique nous embarque en Nouvelle-Angleterre à la fin du XVIIè et à Paris aux portes de la Révolution au XVIIIe. Sous forme de romans graphiques, des histoires d’héroïnes, sorcières et féministe très connues qui finissent mal Quand le genre dominant vous cantonnait aux corvées de la maison, ou au rôle de potiche divertissante, si vous décidiez de vous rebeller, la seule issue était une fin précoce.

Ces deux romans graphiques proposent de revisiter pour l’un l’histoire des “sorcières” de Salem, pour l’autre, de mieux faire connaissance avec Olympe de Gouges, auto-proclamée première femme qui milite pour les droits de son genre.

Les filles de Salem

L’auteur nous plonge dans l’univers terrifiant de ce célèbre événement, le procès des “sorcières” de Salem. Ce petit village isolé entouré par des tribus amérindiennes, se replie autour du fanatisme religieux institué par le révérend Parris. 
L’histoire est contée à travers les yeux d’Abigail Hobbs, jeune adolescente tranquille qui profite d’une vie paisible au sein de sa communauté. Elle aime se promener dans la forêt environnante pour aller à la rivière chercher de l’eau. La réalité la rattrape vite, le sang coule entre ses jambes et les hommes commencent à la convoiter. Avec ses amies, elles s’échappent dans les bois et volent des heures de bonheur, à la surveillance de leurs familles. 

Quel enfer ? Celui de ne pouvoir marcher la tête haute ? l’enfer d’être jugée pour ce que je ne suis pas ? L’enfer d’être née femme à Salem ? Mais j’y suis déjà, en enfer ! L’enfer, c’est ce village hypocrite ! Jamais je ne m’excuserai pour avoir bafoué votre morale absurde ! 

Le mythe des sorcières

Le village est régi par deux lois opposées, celle de la foi et celle de la débauche à la taverne. Le révérend Parris ne supportant pas la réussite financière de la tenancière et de sa fille, deux mécréantes catholiques, n’aura de cesse de se venger. 
La faim s’installe à la suite d’intempéries qui ruinent les récoltes et à l’attaque des tribus avoisinantes qui brûlent les réserves. S’installe un climat de peur, de délation, de haine.
Un jour, Abigail entre dans l’église et tombe sur le révérend s’accouplant avec la “simplette” du village. Pris au piège, il cèle le sort de la jeune fille.
Lors du procès sommaire, un témoin fera basculer l’histoire, le jeune Peter, secrètement amoureux d’Abigail, l’a surprise dans les bois, lors de ses promenades, s’amusant avec ses amies et un indien. Fou de jalousie, pris de démence, il racontera les avoir vues danser, volées avec l’ennemi, le diable. 

Extrait « LES FILLES DE SALEM » Thomas GILBERT – DARGAUD

J’ai reconnu les femmes du village. Le petit groupe dansait gaiement autour d’un bouc noir. Elles se sont déshabillées. Elles ondulaient nues! Je les ai vues, de mes yeux vues! Je voulais hurler…Mon coeur battait à tout rompre. Je me mordais les lèvres jusqu’au sang, pour ne pas hurler.
J’ai cru défaillir!
Qu’elle vision abjecte !
Elles flottaient ainsi… Tels des feux follets…
Abigaīl, Hobbs, Tituba, Sarah Good, mais aussi Mary Warren, Bethiah Carter…
Et, j’ai vu la Bête… De mes yeux vu. Et j’ai vu votre fille, révérend ! Betty était présente pendant le sabbat. 

Pendues pour calmer « la rage des villageois »

Elles finiront dans un cachot sordide, attendant un “vrai” procès présidé par le juge Sewall. Ce dernier comprend les tourments du village et l’emprise du révérend. Il réussira à sauver la majorité des femmes. Mais dix-neuf d’entre-elles dont la jeune Abigail finiront pendue en public pour calmer la rage des villageois.

C’est une histoire cruelle, une histoire ou la justice est partiale et les hommes veulent la joie, le bonheur et le rire des stigmates du diable. L’auteur les nomment les filles de Salem car elles n’ont rien du diable. Une bande dessinée au rythme soutenu, même si l’issue est connue, la lectrice est engloutie par l’histoire de ces femmes et ne veut pas y croire jusqu’au bout. Une belle réussite. Avec des dessins d’hallucinations qui donnent la chair de poule.

La biographie d’Olympe de Gouges

Le couple Catel – Bocquet nous entraîne dans une biographie passionnante dont ils ont le secret : Olympe naît Marie Gouze dans une famille bourgeoise de province du sud de la France. Fille adultérine d’un académicien à particule qui ne la reconnaîtra jamais et d’une roturière veuve d’un boucher. 
Mariée très jeune contre son gré à un homme qu’elle n’aimera jamais, La féministe révolutionnaire connaitra le salut grâce à un veuvage rapide. Mère d’un garçon, elle décidera de rester libre jusqu’au bout.
Ce roman graphique de quatre-cents pages, prend le temps de poser les jalons de la vie et de l’évolution de Marie/Olympe. Passionnée de lettres, elle s’instruit avec les textes des grands auteurs de son temps et grâce aux nombreuses rencontres qu’elle fera au cours de ses trente années de vie d’adulte. Car Olympe n’est pas devenue Olympe en une nuit. Si l’Histoire retient son texte avant-guardiste “Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne” comme sa marque indélébile. Olympe ne l’a écrit qu’à la fin de sa vie.

Extrait – CATEL MULLER – EDITIONS CASTERMAN

Oui, la Nation doit comprendre l’injustice qui est faite aux femmes. J’ai défendu les Noirs ; mes soeurs sont-elles mieux traitées ? Quand une épouse adultère ou une fille insoumise peut se retrouver enfermée à vie dans un couvent par la seule volonté de son époux ou père tout-puissant, n’est-ce pas un scandale ?

Des écrits engagés

Elle fera une rencontre capitale, rapidement après le décès de son époux, un noble lyonnais aisé du nom de Jacques Biétrix de Rozières. Malgré l’amour qu’ils se portent, Olympe ne l’épousera pas. La liberté comme étendard. Mais Jacques lui assurera une rente confortable lui permettant d’entrer dans les milieux les plus influents.
Passionnée de théâtre, Olympe écrit et joue. Ses textes vont à l’encontre des moeurs de l’époque : contre l’esclavage, pour l’égalité pour toutes et tous. Sur ce chemin elle fera de belles rencontres et aura de nombreux alliés et autant d’ennemis.
Robespierre n’apprécie pas ses critiques et malgré tous ses amis, elle ne pourra pas échapper à l’échafaud, considérée comme rebelle face au pouvoir en place.

La rigueur historique des auteurs est leur marque de fabrique, tout comme les planches en noir et blanc. On regrettera les dessins des visages trop similaires qui rendent difficilement identifiables les divers protagonistes masculins. Malgré quelques longueurs, c’est une lecture passionnante pour qui n’est pas familier de l’histoire de cette féministe avant l’heure.

Thomas Gilbert, Les filles de Salem, Dargaud, 200 pages, 2018 – Catel et Bocquet, Olympe de Gouges, Casterman BD, 488 pages,  2012

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