JULIENNE LUSENGE L’ACTIVISTE QUI REND SA DIGNITÉ AUX CONGOLAISES

Julienne Lusenge
Julienne Lusenge

Co-fondatrice et Présidente du SOFEPADI (Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral-2000) en République Démocratique du Congo et Directrice du FFC (Fonds pour les femmes congolaises-2010), Julienne Lusenge, native du nord Kivu à l’est du pays milite pour la reconnaissance des droits des femmes et l’égalité des genres. Conditions indispensables à la prévention des conflits qui gangrène son pays et particulièrement la région du Kivu depuis plus de 20 ans . Elle met en oeuvre une politique globale qui ne se contente pas d’assister les victimes de violences sexuelles. Elle mène un combat inclusif pour rendre ces femmes activistes du changement. «Les conflits sont menés sur les corps des femmes, nous sommes le champ de bataille. Mais nous sommes également les mieux placés pour analyser, faire la médiation et résoudre les conflits de manière équitable et durable». Membre du Conseil Consultatif de ONUFEMME, elle veille via le FFC à l’application de la Résolution 1325 “Femmes, Paix et Sécurité” des Nations Unies relative à la lutte contre les violences sexuelles et basées sur le genre adoptée en 2000. « Les droits des femmes sont également considérés comme un luxe, jamais fondamental, toujours une monnaie de négociation et la première chose à retirer de la table de négociation». L’intégration socio-économique des victimes de violence genrée est l’une des spécificités des actions menées par Julienne Lusenge. Son engagement à valeur universelle. Entretien.

Comment est né votre engagement ?

Je suis engagée dans la justice sociale depuis l’enfance. J’ai été marqué par mon père. C’est lui qui m’a appris à à défendre le droit des femmes. Je le faisais partout. A l’école et dans mon travail. J’ai été six ans journaliste dans une radio communautaire où j’animais des émissions centrée sur le rôle des femmes dans la vie publique, je rencontrais les gens. Je voyais les souffrances des communautés et l’engagement de leurs membres pour s’en sortir. Tout ça m’a marqué. Et surtout j’ai vu les femmes pendant les guerres dans notre pays. De quelle façon elles sont maltraitées, violées. Je ne peux même pas décrire ce qu’elles subissent !

Quelle est la situation au Congo ?

La situation reste dominée par l’absence d’organisation de toutes les élections. Ce qui suscite beaucoup de tension. Les sénateurs, députés provinciaux ainsi que les gouverneurs et vice-gouverneurs sont hors mandat depuis l’année 2011.Tandis que Le Président de la République (Joseph Kabila) et les députés nationaux ne sont plus légitimes depuis le 19 décembre 2016. Sur le plan sécuritaire, il y a de fortes tensions conduisant à des graves violences. Au sein des différentes communautés de l’Est, la présence des groupes armés étrangers et locaux ne cesse d’endeuiller les communautés qui subissent régulièrement les affres des conflits. Le kidnapping des enfants et des adultes est devenu récurrent. Les ravisseurs demandent des rançons aux familles. La population réclame l’alternance au pouvoir.

Vous souhaitez de nouvelles élections ?

Nous les attendons vraiment ! Il n’y a pas les services de base. Pourquoi continuer avec le même régime ? Nous n’avons pas vu les grands voleurs des biens publics être punis ! Ils sont déplacés d’un poste à un autre. Nous voulons voir un changement de régime, des acteurs nouveaux. C’est la responsabilité de chaque congolais. Les tentatives d’alternance ont échoué jusqu’à maintenant.

Quelle place a la femme dans la société congolaise ?

La femme Congolaise vit au quotidien plusieurs formes de violations de ses droits et de discrimination dans le ménage et dans la famille. Elle est sous représentée au niveau politique, dans les institutions publiques et privées du pays. Sur le plan national, provincial et local, la proportion de femmes qui participent aux cercles des prise de décision est faible. De même que dans les initiatives de résolutions des conflits et le processus de paix. Elles n’y sont pas équitablement impliquées et subissent les décisions prises par les gouvernants.

 

La RDC est considérée comme l’un des pays du monde le moins favorable aux femmes, avec des taux élevés de disparités en ce qui concerne l’éducation, les droits liés à la santé sexuelle et reproductrice, les droits fonciers, l’accès aux libertés civiles, la représentation politique et les services sociaux de base.

 

Est ce qu’il y a une prise de conscience de la société congolaise. Est ce que les mentalités commencent à changer ?

Tout est venu de l’action de groupe de femmes. Il y a des régions qui ont été suffisamment soutenues par les partenaires occidentaux. Ils ont envoyé des fonds afin que les associations travaillent pour “conscientiser” les membres des communautés, les jeunes, les leaders d’opinion, les chefs coutumiers et les victimes. Mais certaines régions n’ont pas réussi, ou n’ont pas reçu le même soutien. Les coutumes restent encore trop fortes.

 

 

Twitter SOFEPADI
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Vous réfutez cependant la notion de « culture du viol » ?

Dans la plupart de nos communautés traditionnelles, le viol n’était pas accepté. Il y avait des règles qui bannissaient les violeurs. Ils étaient chassés du village. Cependant dans d’autres communautés il y avait des rituels qui favorisaient le viol. On offrait une jeune fille vierge lors de l’investiture du chef ou pour résoudre un conflit entre les communautés. Si un homme était tué, elle était alors donnée au frère du défunt pour perpétuer la progéniture de la personne tuée. Depuis l’arrivée des rwandais nous avons vu les viols changés de nature programmer pour détruire l’organe de la femme.

Votre constitution pourtant reconnaît la parité homme/femme ?

C’est le cadre légal. Le nouveau code de la famille offre les mêmes droits aux homme et femmes. La RDC a ratifié plusieurs conventions internationales. Cependant la mise en œuvre de tous ces textes et la volonté politique posent problème. Le gouvernement ne nous soutient pas.

Comment expliquer le manque de soutien de la part du gouvernement ?

Au départ il pensait qu’on était là pour le mettre en cause sur la sécurité des populations et la protection des femmes. Dénigrer le pays à l’étranger quand on parlait des violences sexuelles. Les choses ont évolué avec l’action du rapporteur spécial des Nations Unies madame Bangura. Elle a beaucoup travaillé au côté du gouvernement pour l’amener à accepter la réalité des faits. C’est un problème de santé publique et il fallait que le gouvernement s’engage. Elle a obtenu du gouvernement un communiqué conjoint signé par le Premier Ministre, le Ministre de la défense et les Nations Unies qui engage le gouvernement à lutter contre les violences faites aux femmes en sanctionnant les militaires auteurs de ces crimes. Elle a amené aussi le Président de la République a engagé une conseiller spéciale Jeanine Mabunda chargée de la lutte contre les violences sexuelles et le recrutement des enfants. Mais 60% des auteurs de ces crimes sont des civils. Il reste un grand travail d’éducation a mené auprès des jeunes et de toutes les couches de la population pour qu’on arrive au changement.

Comment éduquer les populations ?

Nous allons dans les écoles, dans les villages pour vulgariser la loi et montrer les conséquences de ces crimes sur les communautés. Ce sont les tranches d’âge des personnes actives qui sont attaquées. Les enfants de 2 à 17 ans et les femmes de 18 à 45 ans ont des maladies sexuellement transmissibles, le sida ou des séquelles qui ne leur permettront plus d’être actives pour la communauté. Notre travail est d’informer en langue locale sur les radios. Organiser des rencontres pour discuter de ces questions et en débattre avec les femmes et les hommes. Nous allons aussi dans les églises pour travailler avec les pasteurs,les imams, les prêtres pour les amener à s’impliquer dans la lutte. Nous voyons vraiment un changement.

 

Le FFC soutient les organisations qui luttent pour changer les normes sociales, les coutumes et pratiques discriminatoires. Par exemple en incitant les hommes et les garçons à promouvoir une “masculinité positive”  avec respect, amour et attention

 

Comment amenez vous les femmes victimes à devenir actrices du changement ?

Après une prise en charge holistique les survivantes sont constituées en groupe de soutien. Nous les informons de la loi et de leurs droits. On les transforme pour qu’elles deviennent elles mêmes des activistes, actrices du changement. Elles apprennent un métier. Elles prennent en charge leur famille. C’est elles qui paient les loyers, l’école des enfants, les soins médicaux. Toutes les charges sociales retombent sur les femmes. Les salaires des maris n’arrivent pas. L’Etat congolais ne paie pas les fonctionnaires.

Vous prônez un processus inclusif ?

Des femmes se regroupent au sein d’ateliers de couture. On achète les machines et tissus. Elles s’installent et cousent des uniformes pour les enfants. Elles prennent ainsi de l’importance dans la communauté. Elles font pression pour l’aboutissement de leurs dossiers devant la justice, pour encourager les autres survivantes à dénoncer et venir chercher de l’aide auprès des organisations. C’est une détraumatisation collective.

 

Nous qui étions des laissés pour compte sommes aujourd’hui valorisées car nous pouvons apporter du soutien financier à nos communautés en travailler.

 

Vous insistez sur l’importance de rendre la justice dans les villages ?

Les jugements qui se font à la Haye c’est bien mais les gens ne se rendent pas compte de la situation et les victimes n’en sont même pas informées ! Elles se sentent abandonnées. Beaucoup sont mortes avant qu’un jugement soit rendu. Nous amenons donc les tribunaux dans le village. Nous prenons tout en charge pour que les auteurs des faits soient jugés devant les membres des communautés et des familles là où les crimes ont été commis. Les femmes retrouvent leur dignité au sein de leur communauté. Nous voulons que le droit moderne s’applique mais sans revenir au droit coutumier. Nous avons demandé la formation de tribunaux spéciaux pour le Congo mais la communauté internationale a trouvé que c’était la mer à boire ! alors que pourtant il y en a eu au Rwanda, et il va y en avoir en Centreafrique pourquoi pas au Congo ?

Qui sont vos partenaires ?

Pour SOFEPADI nos partenaires financiers sont la fondation Oak basée à Genève, la fondation American Jewish World Service (AJWS), la fondation NoVo et nous avons travaillé avec les ambassades de France et de Norvège, des Pays-Bas. Avec les fondations nous avons des contrats de 3 ans et nous pouvons affecter les fonds là où sont les besoins. C’est une véritable chance ! Mais il faut que les donateurs soient patients et continuent à soutenir effectivement notre travail. Certains au bout de 6 mois abandonnent. Notre travail doit être soutenu à long terme pour que l’on obtienne des résultats. Les entreprises congolaises ne donnent pas de fonds pour les actions humanitaires ou sociales.

Quels sont vos prochains objectifs ?

Nous continuons de travailler sur la paix pour résoudre les conflits au niveau local et national en plaidant auprès des acteurs politiques pour qu’on ne retombe plus dans la violence comme cela a été. Nous en appelons chaque jour aux consciences des politiques et principalement à la majorité présidentielle. Il y a des cas graves de violences sexuelles. Nous devons bâtir la démocratie dans notre pays pour que chaque congolais puisse un jour respirer la paix et profiter de toutes les richesses qui regorgent dans notre pays. Ca ne peut pas être l’apanage d’un groupe de gens.

 

Comments · 2

  1. Comment *madame julienne que l’on en parle de partout en rdc mais vivons le aux villages par ex cibumbiro,mbulamishi ,combo, citungano,kinjuba en territoire de kabare, cifunzi,mulé en territoire de kalehe et la situation de beni où au delà d’une vulnérabilité accrue qui vivent dela prestation de service de labour de champ,homme-jour à 1200fc;qui violée devient incapable de faire le champ,n’en soyez pas étonné,d’aucunes souffrent de kwashiokor voire leurs enfants.

  2. Merci madame Juliette Lusenge pour une si grande initiative. Moi suis Esther Mawano coordonnatrice d’une organisation dénommée :Action au service de la Femme pour l’Épanouissement des talents. ASFET en sigle, nous encadrons les femmes dans l’apprentissage des métiers en vue de l’auto prise en charge vue les difficultés que les femmes traversent dans notre pays RDC,Nord Kivu,ville de Butembo .Nous avons mis notre propre argent pour financer ces métiers; nous avons besoin de votre soutien financier pour atteindre nos objectifs. Notre numéro +243994003804,asfetongd@gmail.com

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