LES FEMMES ET L’ENGAGEMENT POLITIQUE : LE TERRITOIRE NOURRIT L’AMBITION DE SOPHIE GAUGAIN

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Sophie Gaugain ©DR

1ère Vice Présidente de la région Normandie en charge du développement économique, Sophie Gaugain a imposé ses compétences sur un territoire qu’elle qualifie de “terreau politique pour les femmes”. Entrée en politique par attachement à ses racines familiales ancrées dans le Pays d’Auge, la maire de Dozulé s’est imposée au sein d’un pouvoir défini au masculin. On a parlé de parcours inspirés, de politique et d’ambitions mais aussi des rencontres qui forgent les destins. Interview.

Quelles sont les racines de votre engagement politique ?

Il est double. Il vient de mon héritage familial. On a cette culture qui est de considérer d’où on vient, où sont nos racines. Depuis 1740, le périmètre dozuléen et le Pays d’Auge nous prouvent qu’on est resté attacher à ce territoire du côté de mon père. Mes amies de l’Université de droit de Caen me disent que j’ai toujours parlé politique ! Ensuite, au lieu du cursus notarial que j’avais choisi, je me suis orientée vers le droit public, matière indispensable pour mener des projets sur les territoires.

Quels sont les modèles qui vous ont inspirés ?

Après avoir été élue maire, j’ai découvert que ma grand mère avait été une des premières femmes conseillère municipale de Dozulé. Ma mère a été une pionnière dans les années 70. Elle est partie travailler à l’étranger et ce n’était pas très courant à l’époque. Son cursus professionnel l’a conduit en Angleterre, puis dans les consulats et les ambassades jusqu’au Caire. En dehors du cercle familial, Nicole Ameline a joué un rôle moteur. Parmi les 1000 CV reçus, elle a mis le mien de côté et m’a appelée 8 mois plus tard comme conseillère au Ministère de l’égalité professionnelle. Xavier Bertrand au ministère de la santé m’a également soutenu lorsque j’ai présenté ma candidature aux municipales. Il a aménagé mon contrat au 4/5ème en me disant “fonce” ! Ces modèles m’ont encouragée à vivre ma vie.

Il y a un terreau politique pour les femmes en Normandie, une terre de culture féministe, Anne d’Ornano, Nicole Ameline, Yvette Roudy,et Mathilde déterminante dans la construction de l’histoire de la Normandie.

Vous découvrez à 25 ans le monde politique et ses discriminations ?

Je me suis retrouvée confronter à la réalité ! J’étais à mille lieux d’imaginer ces discriminations. J’ai pris conscience en arrivant au ministère de la manière dont les femmes en politique pouvaient être perçues en dépit du travail fourni. J’ai très vite épousé la cause du droit des femmes. Et quand l’opportunité s’est présentée d’être candidate aux municipales à Dozulé ça avait du sens par rapport aux valeurs que je portais.

Comment s’est déroulée votre première campagne pour les municipales ?

Le fait que je sois une femme m’a été reproché lors d’une réunion publique. Une personne est venue me voir en disant : “Sophie on vous aime beaucoup, mais vous n’avez que 33 ans, c’est jeune pour piloter une commune et on veut pas tellement de femmes ici “! Ce à quoi j’ai répondu : “il va falloir vous habituer à me voir parce que je vais gagner”. Il faut se justifier et se battre ! Maintenant ça fait 11 ans que je suis maire, mais il faut toujours se justifier. j’ai vécu la deuxième étape en devenant maman en exercice, avec la question qu’on ne pose jamais à un élu : qui s’occupe des enfants ? Mais avec qui est votre fille ?

Hervé Morin (Président de Région) vous a chargé du développement économique, un secteur rarement attribué aux femmes ?

C’est ce que je souhaitais faire, mais il a fallu sur l’environnement économique une acculturation. Voir arriver une femme sur les questions économiques j’ai bien vu que ce n’était pas évident. Je me suis retrouvée dans des agoras où je suis toujours la seule femme. Notamment dans l’industrie, alors qu’il y a des entrepreneures géniales qui sont moteur et poussées par des associations qui sont là pour casser les codes et donner confiance. Vous pouvez manquer de confiance en vous, ce qui explique que certaines n’y vont pas.

Je pousse beaucoup les jeunes femmes, les conseils municipaux des jeunes. Quand vous avez 8 ans c’est là que ça se joue. Dans les écoles il n’y a plus d’éducation civique, on ne leur explique pas ce qu’on fait dans les collectivités, rendant impossible de se projeter dans ces fonctions. Ma première adjointe aux travaux c’est une femme, j’essaie de donner le tempo.

L’accessibilité des femmes en politique passe-t-elle par des lois ou par la force de l’exemple ?

On voit bien que sans la loi sur la parité il n’y aurait pas eu d’avancées dans les conseils municipaux. A Dozulé, commune de 2300 habitants, la parité est déjà dans les réflexes, mais on ne la retrouve pas nécessairement dans les exécutifs. Dans les communautés de communes il y a très peu de femmes présidentes. Et les fusions n’ont rien arrangé. Les dispositions législatives sur l’aménagement du territoire n’ont pas été considérées sous l’angle de la représentativité. Ce qui s’ajoute aux équilibres ruraux, urbains … Les femmes qui se lancent en politique commencent par un mandat local souvent et dans de petites communes. C’est la triple peine, car vous avez forcément moins de moyens pour gérer vos équilibres professionnels et familiaux. Contrairement à la rumeur publique, quand vous être maire vous avez entre 500 et 1500 € d’indemnités et ça ne finance pas les modes de garde ! C’est pour ça qu’il faut les deux.

Le remboursement des frais de garde pour les communes de moins de 1000 habitants fait partie des propositions du gouvernement. Car ça peut être là où il y a moins de femmes qui s’investissent. C’est difficile de trouver des nounous en milieu rural après 19h, la vraie solution est d’avoir  des structures à horaires décalés.

C’est aussi un équilibre différent à trouver entre vie professionnelle et vie privée ?

Avec le système de mille feuilles à la française vous vous retrouvez avec des délégations, vous siégez dans plein d’organes qui organisent des réunions toujours en même temps aux mêmes heures. Pour l’ensemble des élu.e.s, l’équilibre familial en France est peu favorisé. J’ai été voir ce qui se passait dans les pays scandinaves grâce aux jumelages, mes collègues maires me disent qu’avec un statut d’élue on est consacré à la cause publique, on est rémunéré pour notre fonction et que les réunions après 19h c’est pas possible ! Il faut trouver cet équilibre.

D’où la nécessité de définir un statut de l’élu.e ?

C’est Le sujet ! Aujourd’hui on ne vous assure pas de passerelle garanti avec le monde professionnel. Quand vous avez la trentaine, vous êtes en pleine progression de carrière professionnelle et quand arrive une opportunité politique, vous vous posez forcément la question, comment je vais rompre ma carrière dans le privé ? d’où aussi le manque de diversité des profils ! Comment reprendre une carrière si je me rends compte que ce n’est pas ma voie ou si j’ai un incident électoral, ? Assumer sa part de risque on le fait tous, mais on a un désavantage par nature.

Est ce que vous constatez néanmoins une évolution positive pour les femmes en politique ?

Il y a une belle sororité territoriale particulièrement en milieu rural, nous portons des projets communs. Le scrutin nous donne confiance, on est légitimé. Mais quels que soient les partis politiques, nous avons des progrès à faire. On observe la même chose en ce qui concerne l’exercice du pouvoir à  l’échelle centrale. Heureusement qu’il y a des personnes engagées, que l’administration amène à poser des cadres, notamment en région, nous devons réaliser un bilan annuel de l’égalité professionnelle au sein de la collectivité. Mais je trouve qu’on régresse, j’entends des remarques déplacées qu’on entendait plus il y a dix ans.

Est ce qu’il y a une façon spécifique d’incarner le pouvoir au féminin ?

Sur l’exercice du pouvoir, je crois qu’on est moins dans la com, ce qui est à notre détriment. Nous avons une approche ultra pragmatique de la politique publique à conduire, la capacité à dire non. Et une grande détermination !

Est ce que votre ambition est maintenant d’occuper une fonction nationale ?

L’économie d’une région c’est un budget de 220 millions d’euros, une région c’est 2 milliards d’euros. J’adore ce que je fais mais certaines journalistes me disent “Vous voulez rester sur la sphère locale, alors finalement vous n’avez pas beaucoup d’ambition” ! C’est tordu. Mais vouloir que la région Normandie soit la première région de France en matière de développement économique, ce n’est pas de l’ambition ? J’ai de l’ambition, d’abord pour mon territoire. Et certainement, je franchirais un jour le cap pour aller au national parce que j’ai des projets à porter, nourrie de mon expérience locale. L’entrepreneuriat féminin me tient à cœur. Et particulièrement la difficulté des femmes à accéder aux levées de fonds. Nous allons créer des partenariats avec des réseaux de femmes pour compenser le déficit de soutien. Ce sont des sujets que je veux porter au niveau national.

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