CONVERSATION AVEC L’ICÔNE DU FÉMINISME GLORIA STEINEM

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Gloria Steinem

En tournée pour la sortie de son autobiographie traduite en français “Ma vie sur la route. Mémoire d’une icône féministe” (Editions Harper Collins), la journaliste et activiste Gloria Steinem, 83 ans, s’est livrée au cours d’une conversation avec la journaliste Lauren Bastide au centre américain Mona Bismark. De tous les combats féministes, elle raconte ses voyages, l’après MeToo, les groupes de paroles, l’élection de Donald Trump … Et une vie dédiée à l’engagement féministe. Extraits.

Référence iconique pour toutes les femmes qui se revendiquent aujourd’hui féministes, Gloria Steinem, journaliste, conférencière, écrivaine et par dessus tout militante relate dans son autobiographie de quelle manière la route a initié et nourri son féminisme. De l’Inde où elle découvre les cercles de paroles aux combats pour l’avortement et le droit des femmes dans son ensemble, Gloria Steinem n’a cessé de dénoncer les inégalités et le patriarcat. Fondatrice du magazine féministe Ms. elle initie avec Jane Fonda et Robin Morgan, le Women’s Media Center, une organisation qui se bat pour rendre les femmes plus présentes et plus visibles dans les médias. Au cours d’une libre conversation menée par la journaliste féministe Lauren Bastide, elle a évoqué anecdotes et prises de position.

L’importance du voyage quand on est féministe

Sur la route, c’est un esprit d’aventure que l’on peut avoir en quittant le matin son “chez soi” pour aller au travail ne serait ce qu’en écoutant ou en regardant, en parlant aux gens qui nous entourent. Si vous êtes seule, vous êtes plus ouverte à la rencontre et à une forme de communication spontanée, le voyageur ou la voyeuse solitaire fait rapidement partie du groupe.

Sa prise de parole publique

Les organes de publication ne répondaient pas à l’appel, donc je suis allée voir une enseignante spécialisée qui m’a dit “mais toi tout ce qui tu as fait c’est danser et écrire, c’est clair que tu ne veux pas parler !” Et la première chose qu’on m’a dit quand je l’ai fait c’est qu’on en meurt pas contrairement à ce que je pensais ! Et après, je me suis rendue compte que la récompense immense (…) c’est que lorsqu’on se retrouve dans un cercle de paroles et qu’on raconte et partage nos histoires, on est en empathie parce que nos sens sont à l’œuvre ensemble. Et que l’on produit cette fameuse hormone que l’on produit lorsqu’on tient un bébé dans ses bras. Surmonter cette peur m’a permis de me rendre compte de cette magnifique manière de communiquer profondément humaine qui remonte à la nuit des temps et qui nous rasssemble encore ici ce soir. 

Inspirée par l’Inde

Dans les villages en Inde, ces prises de parole sont une forme de communication ancestrale et j’ai mis très longtemps à les traduire dans mon propre monde, en partant du principe que ça se passait en Inde et et que c’était autre chose.

J’ai une amie qui travaillait à l’ONU et je m’étais dit qu’on allait écrire à l’époque un livre sur les méthodes de changement adoptées par Gandhi, c’est-à-dire des moments non violents qui me semblaient appropriés aux mouvements des femmes. On a entrepris notre recherche et nous nous sommes trouvées un jour face à face avec une femme qui avait travaillé avec Ghandi. Elle nous a écouté, et au bout d’un moment elle nous a dit “Mais évidemment c’est nous qui lui avons tout appris”, notamment lors des manifestations contre le mariage des enfants en Inde. Et cela a été une très grande leçon pour moi, car même ce qui a l’origine nous appartenait, nous n’arrivions pas à le reconnaître en tant que tel. 

Racisme et sexisme doivent être combattus ensemble

Aux Etats-Unis les femmes blanches ont le privilège d’être dépendantes… Est-ce que c’est un privilège ? Je ne sais pas. J’en profite pour vous présenter mes excuses publiques pour notre Président, c’est le pire que notre pays ait été capable de produire. A présent nous avons pris conscience des choses, pour répondre à la question sur le racisme et le sexisme, on ne peut pas perpétuer le racisme sans le sexisme. On perpétue le racisme et le sexisme en contrôlant la reproduction ce qui permet de séparer les races, les castes, comme en Inde. Les deux, racismes et sexisme sont complètement entremêlés et il s’agit de les combattre ensemble. Il est vrai qu’aux Etats-Unis les femmes noires ont exercé une influence phénoménale sur le mouvement des femmes et ce n’est pas dit, pas reconnu, il est dit souvent que le mouvement des droits civiques étaient l’apanage des noires alors que le mouvement des femmes étaient plutôt celui des blanches.

Il faut savoir sur cette infortunée élection présidentielle aux Etats-Unis que plus de 90% des femmes noires ont voté pour Hillary Clinton et 51% des femmes blanches ont voté pour Trump. Il faut se poser la question de ce 51%, il correspond à des femmes blanches qui sont dépendantes du revenu et de l’identité de leur époux.
 

L’avortement

AuxEtats-Unis quand l’avortement était illégal, il y avait une femme sur 3 qui y avait recours. Aujourd’hui c’est une sur 4. Il faut dire que le droit à l’avortement est la base de toute démocratie, nos corps et nos voix nous appartiennent. On ne peut pas appeler démocratie un endroit qui s’adresse seulement à la moitié de la population. 

L’éco-féminisme

L’homme domine la femme, et l’humain domine la nature. Le monothéisme patriarcal – je ne sais pas d’ailleurs si il y a une autre forme de monothéisme – a enlevé le divin de la nature et des femmes pour pouvoir justifier le fait de conquérir et la nature et les femmes. Et aujourd’hui nous essayons de créer une culture, une société qui soit dans cette forme de cercle au lieu d’être dans la forme pyramidale de la hiérarchie. 

Il y a une raison pour laquelle 6 millions de sorcières qui pratiquaient la guérison, la médecine, qui transmettaient les connaissances sur la manière de contrôler les naissances ont été tuées, sur une temporalité d’un siècle, c’est parce que les systèmes politiques de domination sont à l’œuvre et pour les mettre à terre il faut rejeter les catégories et revenir à ce lien, à la nature.

Je pense que ce qui se joue c’est la différence d’éducation entre les filles et les garçons et cette séparation entre le bleu pour les garçons et le rose pour les filles ne cesse de perdurer. Tout ceci est un processus d’évolution qui doit se mettre en place. 
 

La colère

On dit toujours aux minorités qui n’ont pas les mêmes droits que les autres qu’ils n’ont pas le droit d’être en colère. On parle des hommes noirs en colère, on parle des femmes en colère et ce n’est pas bien. En revanche un PDG de boite qui pique une colère ça c’est normal ! il faut reprendre la colère à notre compte ! La dépression est une colère retournée contre soi même, ce qui expliquerait que les taux de dépression soient plus élevés chez les femmes que chez les hommes. 

Rallier les hommes à notre cause

Je pense que la masculinité est une prison pour les hommes, alors certes c’est une prison avec de la moquette et on leur sert du café, mais ça reste une prison ! Et ça les tue littéralement, les statistiques le prouvent (…) Ils passeraient plus de temps avec leurs enfants, ils exprimeraient plus librement leurs sentiments, et comme nous mêmes, ils pourraient sortir de cette boite genrée qui limite et restreint notre humanité.

#MeToo

Le mouvement #Metoo a aidé à comprendre la position des stars féminines. Ce sont des femmes qui sont seules sur les tournages, elles sont certes certes célèbres mais cela reste un environnement de travail difficile. Il faut savoir que la première réaction qui a eu lieu suite à la première prise de parole est venu d’un groupe de travailleuses migrantes qui travaillent dans les exploitations agricoles. Faire le distinguo entre célèbres, riches, pas célèbres, pas riches, n’aident pas vraiment et il vaut mieux s’en tenir à la réalité des faits.

Il faut nécessairement que 4 femmes sur un campus universitaire dénoncent des faits de violence de la part d’un homme pour que ces faits soient pris en considération et que des actions soient engagées. 

Si on prend  l’exemple de “black lives matter” qui met en exergue les violences faites aux noirs aux Etats-Unis je pense qu’on devrait inventer le # women lives matter pour que cette vérité la soit également connue de manière plus ample et permette aux hommes de rejoindre le mouvement par pur sens de la justice et de l’égalité.

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