AVEC « BACKUP » CÉLINE BARDET VEUT ACCÉLÉRER LA JUSTICE POUR LES VICTIMES DE VIOLS DE GUERRE

Bardet_Céline
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Photo © Masha Rchv

Céline Bardet, juriste internationale spécialisée sur les questions des crimes sexuels dans les conflits préside l’association « We are not Weapon Of War » – Nous ne sommes pas des armes de guerre -. Seule ONG dédiée à la lutte contre le viol comme arme de guerre.  Enquêtrice auprès du Tribunal Pénal International de la Haye, elle a forgé son expertise sur le terrain des Balkans, en Afrique, au Moyen-Orient et aujourd’hui en Libye. Présente au Women’s Forum les 5 et 6 octobre, elle a présenté « BackUp » sa plateforme numérique qui permettra de recueillir la parole des victimes pour en faire des acteurs de la justice de leur pays. Un pouvoir holistique qui s’accompagne d’une compilation de data essentielle pour traduire les auteurs de ces crimes devant la justice nationale et internationale. Interview.

Comment est né WWOW ?

La base de la création de WWOW est une campagne que l’on a montée à Londres avec Angelina Jolie intitulée « I’m not a weapon of war » au sommet mondial sur le viol de guerre. Angelina Jolie m’avait dit il faut que tu montes quelque chose et il faut que tu le fasses à Paris, parce que les français ne parlent pas de ce sujet. L’année dernière le Time a fait sa couverture avec une photo d’une survivante de viol de guerre enceinte qui portait l’enfant de son agresseur. L’Angleterre a organisé un sommet global sur la question. J’ai voulu monter l’association à Paris parce que je trouvais qu’on parlait dans les médias beaucoup moins de viols de guerre que le font les médias anglo-saxons. Même si on en parle plus qu’avant à travers des documentaires, on ne dépasse pas le point de vue victimaire. Je connais plein de survivants de viol de guerre qui ont repris leur vie. Le témoignage est bon quand les gens ont dépassé leur trauma.

 

 

Au moment où je vous parle on viole dans plus de 45 pays dans le monde.

 

Comment est né le projet BackUp ?

C’est venu de l’expérience que j’ai acquise depuis 15 ans. On s’est rendu compte que la grande majorité des victimes n’accèdent pas à l’aide dont elles ont besoin pour des raisons dues à la singularité du viol de guerre. Les victimes se cachent parce qu’il y a un trauma profond, une honte. Soit elles sont dans des zones inaccessibles et l’aide n’arrive pas tout le temps ou longtemps après. Le canal principal est soit les organisations humanitaires ou internationales. Il y a eu un évènement déclencheur quand j’étais en République Démocratique du Congo. Un viol en une nuit de plus de 250 personnes à Shabunda (territoire du Kivu). On a su que ces viols avaient eu lieu une semaine après. Ca m’avait marqué. Entre temps les victimes avaient bougé, on ne pouvait plus les retrouver. Elles ne demandent pas nécessairement de l’aide et ont énormément de mal à parler à des tiers, quelqu’un qui n’a pas leur culture, n’est pas de leur famille. elles vont aller raconter à leur sœur, leur cousine ce qui s’est passé. Ca veut dire qu’il faut qu’elles sortent de leur village pour aller chez le médecin, et il y en a plein qui ne veulent pas le faire.

Comment BackUp va fonctionner ?

Backup c’est une application et une plateforme globale qui permet de prendre contact. C’est un outil global disponible sur n’importe quel type de téléphone portable. Il y aura une version lettrée et une intuitive avec des pictos. On prend en considération les cas ou les personnes ne savent pas lire. On va choisir  trois pays pilotes pour faire une étude de faisabilité. la Lybie en fera partie. On travaille actuellement avec les libyens sur ce projet qui permet aux victimes de s’identifier. La situation y est très particulière parce que les viols qui ont en lieu en 2011 continuent et concernent aussi beaucoup les hommes. Etant beaucoup sur le terrain, je suis beaucoup contactée par Whatsapp’s. Le fait d’avoir la possibilité d’écrire ou de s’enregistrer permet de préserver l’intimité, de laisser le choix aux victimes. Ca n’enlève pas les autres possibilités, Au départ elles n’ont pas à se confronter à quelqu’un d’autre.

On ne pense jamais que le viol puisse concerner les hommes ?

On a tout de suite une approche genrée de la question. Mais je suis une juriste de crime de guerre, enquêtrice internationale. Je ne suis pas spécialiste en violence sexuelle. Au cours de ma carrière les viols en masse étaient rarement pris en compte. Et le viol comme arme de guerre est un élément constitutif de crime international. Dans ce cadre là, il y a beaucoup d’hommes aussi victimes. En Ouganda ce sont principalement des hommes, en Libye aussi. En Syrie on verra ce qui va sortir une fois que le conflit se sera calmé.

 

30 à 40 % des viols commis en Syrie le seraient à l’encontre des hommes. La question du viol des hommes ne s’approche pas du tout de la même manière que celui des femmes. La honte et la stigmatisation ressenties par les hommes dans un pays musulman c’est extrêmement difficile d’en parler.

 

Pourquoi le viol est devenu une arme de guerre ?

C’est le crime parfait. Parce qu’il est efficace, ne coûte pas cher. C’est une bombe à déflagration multiple. Il faut distinguer les violences sexuelles dans la guerre et le viol de guerre. Les violences sexuelles ce sont les soldats qui pillent le village et qui en profitent pour violer. Le viol de guerre est systématique et ordonné. Il y a eu un basculement dans les années 90. Le viol a toujours existé, le tribunal de Nuremberg n’a jamais traité vraiment des viols comme arme de guerre. La Bosnie a mis en place des camps de viol qui visait clairement un nettoyage ethnique et je pense que c’est là où on s’est aperçu que ça marchait bien. Boko Haram en a fait une arme massive. On en voit l’effet des années après. Il y a les enfants issus du viol, il y a les traumas. Ca décompose les familles. Je ne connais pas aujourd’hui un conflit à l’heure actuelle ou le viol n’est pas utilisé. C’est plus facile d’utiliser le viol que de tuer les gens. Il y a l’idée d’atteindre les générations suivantes avec les enfants issus du viol. Comment les intégrer dans la société ? Je n’ai pas de mots. Je n’arrive pas à comprendre que ça ne pose plus de questions au niveau mondial.

 

La Sud Soudanaise Ayak, violée plusieurs fois par des soldats pendant la guerre civile, pose en couverture du Time
La Sud Soudanaise Ayak, violée plusieurs fois par des soldats pendant la guerre civile, pose en couverture du Time

 

Qu’est ce que permet de faire BackUp une fois les victimes signalées ?

L’autre volet de ce projet est une fonction d’alerte. Il permet aussi à d’autres personnes  (activistes, enquêteurs) de pourvoir transmettre des documents, des vidéos, des témoignages enregistrés, des photos…  sur un serveur sécurisé. L’un des problèmes dans les conflits aujourd’hui – on la vu en Syrie – c’est que les organisations internationales ne peuvent plus accéder aux zones de conflit.

 

Il y a des libyens qui se baladent avec des disques durs cachés dans les sous-vêtements de leur femme et parce qu’ils ne peuvent pas sortir leur document et quand ils veulent sortir on check leur téléphone et à titre de représailles ils se font violer. On a cherché un moyen de faire sortir des documents de manière sécurisée et que ce ne soit pas identifiable sur les portables.

 

Que faites-vous de ces données ?

Elles ne nous appartiennent pas. BackUp fonctionne comme une « save box ». Nous stockons et analysons ces informations. On aide les victimes à constituer un dossier. On peut les guider à distance. Enquêter sur un crime de guerre c’est plus complexe qu’un crime de droit commun parce que ça inclut de remonter les chaines de commandement… Nous allons pouvoir dire : « nous on a tout ces éléments, on pense que cela peut être qualifié de telle et telle manière : crime de guerre, de crime contre l’humanité, torture… mais il nous manque le témoignage de cette personne ou une description ».  Nous proposons un espèce de guide juridique à distance qui leur permettra de participer au processus de justice de leur pays. C’est aussi un outil d’empowerment. A terme l’idée est de faire du backup un outil prédictif.

La technologie va donc modifier le processus de la justice internationale ?

Je pense que c’est une évolution du système international. Nous avons plus qu’avant des difficultés pour se rendre sur les zones de conflit. J’ai travaillé sur la Bosnie dans les Balkans, au plus fort de la guerre les Nations-Unies ont toujours été présentes. C’est juste impossible d’aller en Syrie aujourd’hui ! Internet modifie le système. Aujourd’hui les syriens envoient des vidéos sur Utube. Nous allons les aider à devenir des agents de la justice. On ne va pas faire les choses à leur place. On va leur donner les outils, ce qui leur manque pour qu’ils conduisent ce processus de justice avec notre appui.

Comment travaillez-vous sur le terrain ?

Pour prendre le conflit en Bosnie que je connais extrêmement bien, il y a eu un Etat qui en a agressé un autre. La Serbie à l’encontre de la Bosnie et de la Croatie et une forme de nettoyage ethnique. Il y a des crimes qui ont été commis par les deux parties. Le premier procès que j’ai conduit en Bosnie pour viol de guerre c’était à l’encontre d’officiers de l’armée bosniaque. Dans les conflits d’aujourd’hui c’est plus difficile. Si je considère que je n’ai pas assez d’éléments pour constituer un dossier je n’y vais pas parce que ça sert à rien. En Libye on travaille avec des procureurs  qui n’ont jamais poursuivis un crime de guerre. Parce qu’ils n’ont jamais été confrontés à cette question. On leur montre comment monter un dossier. C’est pour ça que la justice est complexe.

Comment gérer ce flux d’informations ?

La plupart des gens sur le terrain ne veulent plus parler parce qu’ils disent ça sert à rien. On a qualifié le BackUp d’accélérateur de justice. J’ai discuté avec Fatou Bensouda procureur de la Cour Pénale Internationale. Souvent les libyens envoient beaucoup de dossiers à la Cour Pénale mais ils ne sont pas correctement préparés. L’idée est de créer un genre de « hub de nettoyage ». Dire tel document est valable ou non.

Accélérer la justice c’est aussi impliquer la justice locale ?

En France on travaille a une possible action de justice logée au pole crime de guerre et génocide du Tribunal de Grande Instance de Paris et qui concernerait la Libye. Pour la République Centrafricaine il y a une cour pénale spéciale qui est en train de se constituer. Elle sera hybride nationale et internationale. Humain Right Watch a sorti il y a quelques jours un rapport qui parle des viols en Centrafrique. Ce sera certainement le deuxième pays pilote avec lequel on va travailler. Il faut arrêter avec cette vision très occidentale de la justice internationale qui consiste à envoyer des Les experts pour aider à rétablir la justice. Il y a une justice tribale des chefs. Et l’intérêt c’est de travailler avec eux et d’insérer des normes de droit de l’homme. Les survivants vont parler aux chefs de tribus. Les victimes ne vont pas devant les tribunaux.

Comment financez vous ce projet ?

On est en pleine levée de fond. On a aucun fond public aujourd’hui. Maintenant qu’on est très avancé sur le développement du backup j’espère que l’Union Européenne nous accompagnera. On a été sélectionné par Shareit Ashoka. un « fellowship »qui nous accompagne notamment en mettant gratuitement à notre disposition un groupe de développeurs luxembourgeois. Le viol de guerre est un sujet international mais on va quand même aller voir Marlène Shiappa. C’est très difficile de lever des fonds. Je pense que le sujet des violences sexuelles reste tabou. Nous avons des financements privés parce qu’on est une agence d’expertise mandatée pour réaliser des missions. Nous allons créer le premier observatoire mondial sur les violences sexuelles dans les conflits. Interpol nous a demandé de les aider à développer une étude de faisabilité sur un certificat international sur les crimes sexuels et on travaille au Niger mandaté par l’Union Européenne.

Comment vous préservez-vous de ce que vous vivez sur le terrain ?

Je passe beaucoup de temps sur les zones de conflit et je pense qu’il y a un moment ou nos systèmes sont un peu différents du reste des gens. Je prends de la distance. J’ai une maison à l’ile d’Yeu où je me ressource. Mais aussi les survivants qu’on rencontre sont des gens résilients et extrêmement forts. Ils essaient de reprendre leur vie, humainement ca me nourrit énormément.

Quelles sont vos prochaines actions ?

Je vais travailler sur le viol commis pendant la décennie noire en Algérie par les terroristes. Puis on va aller en Libye et en Ouganda et retourner en Centrafrique si on a le temps.

 

 

Propos recueillis par Sophie Dancourt

 

 

 

 

Comments · 2

  1. Bravo pour cette action! C’est énorme! Il faudrait absolument sue les medias français vous aident notamment à faire connaître la situation et le travail énorme que vous faites… Bon courage à vous et merci pour votre investissement!!

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