LA LAÏCITÉ POUR EN FINIR AVEC L’ANTISÉMITISME ?

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Rassemblement place de la République à Paris contre l’antisémitisme le 19 février 2019 ©Yannick Coupannec

Au lendemain de la mobilisation contre la multiplication des actes antisémites de ces dernières semaines, et à quelques heures du très attendu diner du CRIF où se rendra Emmanuel Macron, la question du “vivre ensemble” est centrale. Au delà du rejet de l’antisémitisme, la tolérance et le respect des valeurs démocratiques concernent tout un chacun. Ce projet devrait s’incarner dans une laïcité bien comprise. Pour saisir ce qui se joue sur ce terrain, nous avons interrogé Louise Gamichon, la fondatrice de LaïCités.Info, la lettre pédagogique dédiée aux faits religieux et à la laïcité. 

Quelle est la bonne définition de la laïcité s’il y en a une ?

Le mot “laïcité” ne figure nulle part dans la loi de 1905 qui pose les bases de ce principe juridique. Les pères fondateurs de la loi n’étaient d’ailleurs pas d’accord sur la définition de ce terme. 113 ans plus tard, la question de la définition se pose toujours. La laïcité est-elle un principe ? Une valeur ? Doit-elle entrer dans notre devise nationale (liberté, égalité, fraternité) ? 

À mon sens, il faut d’abord regarder ce que dit la fameuse loi de 1905 – sur laquelle des hommes politiques qui n’avaient pas la même opinion sont parvenus à un équilibre et à un accord. 

Que dit cette loi à laquelle on se réfère sans vraiment la connaitre ?

Elle dit, dans son 1erarticle, que la République garantit la liberté de conscience dans les limites de l’ordre public. Vous pouvez croire, ne pas croire, être indifférent, changer d’avis tant que vous respectez les lois et que vous ne dérangez pas l’ordre public. Dans le 2earticle, la loi de 1905 dit que l’État ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. L’État est neutre, il ne montre aucune préférence à aucune religion ou conviction. Cette loi ne s’applique pas en Alsace-Moselle (qui n’était pas une région française en 1905), ni dans certains territoires d’Outre-Mer (la Guyane par exemple). 

Faudrait-il remettre au centre du débat la laïcité comme rempart à cette montée des haines antireligieuses ?

La laïcité à elle seule ne peut sans doute pas répondre à tous les défis face auxquels nous sommes. Elle est d’abord un principe politique qui organise les rapports avec les cultes. En même temps, c’est un principe qui nous rassemble, qui fait que chacun de nous est (devrait ?) d’abord être considéré comme un citoyen/une citoyenne. La laïcité est le ciment de notre vivre-ensemble. À nous de la faire vivre pour qu’elle remplisse pleinement ce rôle. 

La laïcité est le ciment de notre vivre-ensemble. À nous de la faire vivre pour qu’elle remplisse pleinement ce rôle. 

Louise Gamichon

Paradoxalement la montée des actes antisémites n’est-elle pas due à une mauvaise interprétation de la laïcité ?

Instrumentalisée la laïcité peut devenir un levier du rejet de l’Autre. On peut le voir dans certains discours politiques, en particulier à l’extrême-droite, où elle est surtout citée comme un moyen de réaffirmer une identité française associée au christianisme. Dans le cas de l’antisémitisme, les choses sont plus complexes. L’enquête commandée par la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) montre bien la persistance de préjugés très anciens, souvent contradictoires (le stéréotype d’une communauté qui serait renfermée sur elle-même tout en étant très présente dans les médias par exemple). 

Les motivations ne sont pas nécessairement d’ordre religieux ?

Il est assez difficile de comprendre les motivations des auteurs de ces actes puisqu’ils sont rarement appréhendés. On trouve quelques indices dans un rapport parlementaire sur la profanation des lieux de culte et des cimetières paru en 2011 (rapport dit Bodin car présenté par le député du Val d’Oise Claude Bodin). Dans le cas de certaines profanations, il s’agit souvent de désœuvrés ou de personnes alcoolisées qui se laissent entraîner à des destructions en groupe. Dans d’autres, le geste est politique ou haineux et vise clairement les communautés religieuses. 

La persistance de stéréotypes

Les rapports sur l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie et la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH), rapportent toutes les statistiques des actes antisémites et évaluent les opinions racistes ou antisémites. Les auteurs du sondage notent que “les opinions antisémites sont plus répandues parmi les sympathisants de droite, et nettement plus chez les proches du FN”, ce qui n’empêchent pas certains stéréotypes (qui peuvent conduire à des actes antisémites) d’être toujours très présents dans l’esprit de beaucoup de gens (“les juifs ont de l’argent”, “les juifs ont trop de pouvoir”, etc.)

Mieux connaître l’histoire nous aiderait sans doute à lutter contre les montées de haine, encore faut-il se repencher dessus, l’étudier dans toutes ses nuances et la transmettre pour qu’elle résonne chez les adolescents d’aujourd’hui. 

Louise Gamichon

Quand la laïcité refait débat dans la société ?

On reparle de laïcité après cette affaire de jeunes filles qui refusent de retirer leur voile dans un collège à Creil. Le Conseil d’état tranche qu’il faut régler la question au cas par cas. Ensuite, la loi de 2004 qui interdit le port des signes religieux ostensibles est votée. Et aujourd’hui, surtout depuis les attentats de 2015, on reparle de laïcité, elle est revenue au centre de nombreux débats. On se pose la question du port des signes religieux dans les universités, dans les entreprises privées, chez les parents d’élèves qui accompagnent les enfants lors des sorties scolaires, des menus dans les cantines, etc. Ces débats sont devenus récurrents et montrent que certains voudraient étendre le principe de neutralité.

On assiste à une radicalisation des comportements dans un climat haineux, l’histoire ne nous a rien appris ?

On peut, encore aujourd’hui, voir encore certains fils de la pensée qui étaient à l’œuvre avant la 2ème guerre mondiale (l’idée d’un complot, la conviction d’être menacé, etc.) et qui peuvent permettre d’éveiller l’esprit critique des jeunes. Mieux connaître l’histoire nous aiderait sans doute à lutter contre les montées de haine, encore faut-il se repencher dessus, l’étudier dans toutes ses nuances et la transmettre pour qu’elle résonne chez les adolescents d’aujourd’hui. Pendant longtemps, la pédagogie a été très “émotionnelle” pour enseigner ce pan de l’histoire aux jeunes. On montrait beaucoup d’images, on essayait de leur faire “ressentir” l’horreur, jusqu’au point où certains élèves s’évanouissaient. Aujourd’hui, une nouvelle façon d’enseigner fait ses preuves. Par des projets qui impliquent l’art pour que les élèves s’approprient cette histoire par exemple et la fasse entrer en résonnance avec le monde qu’ils connaissent eux.

Propos recueillis par Sophie Dancourt