CLARISSE REILLE : “LE POUVOIR IDÉAL EST LE MÊME POUR LES HOMMES ET LES FEMMES”

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Clarisse Reille

Le parcours de Clarisse Reille impressionne. Ingénieure de formation issue des grandes écoles, Centrale Paris en tête, l’actuelle directrice générale du DEFI, la structure qui soutient la mode française, vient de quitter la présidence de Grandes Ecoles au Féminin (GEF). Un réseau influent de 45 000 femmes. Nous avons parlé plafond de verre, pouvoir, sexisme et place des femmes dans la société. Une interview inspirante.

Vous avez un  parcours balisé par les Grandes Ecoles et pas des moindres, est ce que vous aviez une ambition particulière ?

Je viens d’une famille d’immigrés italiens qui a fuit le facisme. Mon père ingénieur est né en France et a épousé une italienne. Nous n’étions pas dans ces cercles de pouvoir. Mais comme j’étais très bonne en maths une professeure m’a dit il faudrait que vous pensiez à faire une Grande Ecole. Je savais pas ce que ça voulait dire! Je me suis pas beaucoup posée de questions. J’ai tenté math sup, math spé et j’ai eu Centrale Paris mais je n’avais pas d’idées de ce que je voulais faire. Je n’étais pas portée par une ambition particulière. J’adorais décortiquer les choses, et à Centrale ou il y a un bon équilibre entre l’humain et la science je suis tombée sur une amie qui était à Sciences Po et çà a été une révélation ! Soudain on s’occupait d’histoire, de géopolitique, de sujets sociétaux… Comme si j’en avais été privé sans le savoir. Faire quelque chose pour le pays qui nous avait accueilli était important.

 

 

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Vous êtes passée du privé aux cabinets ministériels, un “cross over” peu courant à l’époque ?

Je ne voyais déjà pas pourquoi on séparait le privé et le public à l’ENA. J’avais confié au directeur que je me voyais faire des aller et retour privé public et ça avait été très mal reçu ! Je suis rentrée au Ministère des Finances à la direction de la prévision et très vite je suis allée en cabinet ministériel avant de partir dans le privé. J’avais fait un stage à l’institut Mérieux dans le cadre de l’ENA à Lyon. Alain Mérieux m’avait fait suffisamment confiance pour aller explorer avec des avocats américains des pistes de rachat de société en génétique aux US. Puis le RPR lui a demandé d’être tête de liste aux régionales et il m’a demandé si je voulais être sur la liste. Déjà j’étais l’alibi femme ! Et j’ai été élue. J’ai rapidement atteint un niveau de responsabilités très important (Vice Présidente Business & Research Development de Bio Mérieux). J’ai décidé de quitter le groupe parce que je me rendais compte que j’avais pas forcément d’avenir.

Et vous avez découvert la mode lorsque vous êtes devenue conseillère de Gérard Longuet au Ministère de l’industrie ?

J’ai découvert le secteur de la mode qui était aussi dans mon escarcelle. En bon ingénieure que j’étais, la mode c’était un peu futile. Je ne voyais que ces images sur papier glacé. J’ai trouvé ce secteur extraordinaire de richesse. Et en 1994 j’ai fait la première loi de lutte contre la contrefaçon.

Est ce que au cours de ces années vous avez été confrontée au plafond de verre ?

Il y avait des choses que je ne décodais pas mais comme j’ai eu un démarrage de carrière très rapide et que j’étais femme, centralienne, énarque, donc une extra terrestre je n’analysais pas ce qu’était le plafond de verre, c’est venu après. J’ai été au Comme de Marsh, leader mondial du courtage d’assurance pour les entreprises et  là  j’ai rencontré un autre monde. Et j’ai commencé à sentir le plafond de verre. Quand je disais quelque chose d’ intelligent il n’y avait aucun écho. Mais il suffisait qu’un homme dise la même chose pour que soudain ce soit génial ! Je sentais des choses mais je pensais que c’était moi qui ne savait pas m’y prendre.

La prise de conscience est venue avec Grandes Ecoles au Féminin ?

A cette époque l’association des Centraliens m’a parlé de la création de GEF et m’a proposé  d’y aller. GEF avait commencé à faire sa première étude sur qui étaient les femmes des Grandes Ecoles. A la question “Est ce que vous vivez comme une exception dans votre milieu pro”  les ¾ des femmes ont répondu oui. Pour moi le ciel s’est déchiré ! Si les ¾ des femmes se sentent une exception c’est que le problème est structurel.

Vous étiez précursseurs dans la naissance des réseaux féminins ?

L’avantage des réseaux féminins est de pouvoir s’exprimer dans un climat de bienveillance. Il n’y avait pratiquement aucun réseau de femmes. Le mouvement n’avait pas décollé. L’idée fondatrice de la première présidente de GEF Véronique Préau était de faire des études extremement fouillées pour sortir du café du commerce. On a continué sur un rythme de 2 ou 3 ans, la dernière en date c’est sur le pouvoir. C’est un vrai tabou ! la connotation était hyper négative alors qu’on est dans des milieux favorisées ! Je m’étais rendue compte que 2/3 des femmes voyaient des freins à leur carrière là ou 2/3 des hommes n’en voyaient aucun. Et j’ai imaginé faire les petits déjeuners GEF pour inviter les grands patrons à parler de ces sujets et leur faire toucher du doigt le problème.

Ils n’en avaient pas conscience ?

La plupart ne réalise pas qu’il y a du sexisme au quotidien et même les femmes le réalise pas toujours ! Pendant des années ça ne me choquait pas d’aller faire le café dans une réunion !  Au cours de ces petits déjeuners, ces grands patrons se retrouvaient pour la première fois devant une assemblée de femmes. Certains voyaient le problème mais ne savaient pas comment l’aborder. Ca a été un déclic notamment pour la BNP et la Caisse des dépôts. Au début nous n’avons invité que des hommes, car on voulait positionner cette question comme un vrai sujet d’entreprise. On a attendu assez longtemps pour inviter des femmes. Jusqu’ici 35 grands patrons sont venus. Mais ce n’est pas fini, GEF ne peut pas encore s’auto-dissoudre, il reste du chemin à faire.

 

 Je me souviens d’un petit déjeuner extraordinaire avec le chef de l’état major de l’armée de l’air. On lui avait posé toutes ces questions et il avait dit mais en fait ce qui compte c’est d’être sincère avec soi même. qui compte c’est d’être sincère avec soi même. On voit dans les unités qu’elles ont pu etre dirigés par des hommes plutot très durs ou plutot emphathiques et dans les deux cas ca a marché. Il dit  là où ca ne marche pas c’est quand quelqu’un veut se montrer empathique et qu’il ne l’est pas. J’aime bien cette idée de sincérité dans l’exercice du pouvoir.

 

Quel est l’obstacle majeur si on peut en définir un ?

Les stéréotypes se recréent en permanence. Le management surtout français est très “top/down”(vertical). Il faut suivre le chef ! il n’y a que quelques patrons qui ne se sentent pas ulcérer si on exprime des opinions argumentées contraire à la leur. La France fonctionne encore sur des réseaux extrêmement limités. Je me rends compte combien même le système éducatif ne fonctionne essentiellement que pour le petit nombre qui sort des Grandes Ecoles. Par ailleurs,  le fait qu’on questionne la présence des femmes dans l’espace public n’existait pas il y a 5 ans. C’était anecdotique !

Ce qui semble paradoxal au vu de la libération de la parole des femmes ?

On est dans un monde tellement normé qui gomme les différences. Il y a des réactions de communautés qui veulent exister, des gens qui ne veulent pas être anonymes dans la société. Les femmes qui revendiquent le droit de porter le voile librement ne prennent pas conscience que le voile est un symbole tout comme l’est le vêtement. Sur un tel enjeu on ne peut pas penser qu’à soi en sachant que des femmes se se font emprisonner, tuer, fouetter, acidifier.

Comment sortir de ce paradoxe ?

Fondamentalement les gens ont besoin de se sentir respecter. D’ou l’importance des “roles models”, des réseaux qui s’occupent plus des femmes dans les banlieues. On est dans des situations très complexes. Donc il faut plus de femmes qui puissent avoir des carrières professionnelles qui correspondent à leurs souhaits, à leurs compétences, leurs ambitions ou pas ! Si une femme veut rester à la maison c’est tout aussi légitime.

Comment l’ingénieure que vous êtes analyse le manque de femmes dans les carrières scientifiques aujourd’hui?

C’est pire qu’avant dans l’informatique puisque le pourcentage de femmes décroit. Ce sont des milieux très rudes ! Quand on regarde  la Silicon Valley ce qui est en train d’apparaître, c’est ce mépris des femmes. ” Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley,” d’Emily Chang en parle. C’est très grave car s’il n’y a pas beaucoup de femmes c’est un nouveau “gender gap” qui se crée. On voit déjà les biais dans l’intelligence artificielle et il y a tout un champ d’innovation qui laissé en jachère parce que les femmes ne sont pas prises en considération. Dans nos études, les hommes sont très favorables à la mixité car ils espèrent que ca va changer les modèles. Le fait qu’il y ait plus de femmes donne l’opportunité à d’autres hommes qui ne sont pas dans les codes d’accéder au pouvoir ou à s’exprimer.

 

Le pouvoir idéal est le même pour les hommes et les femmes. Ils aspirent à un pouvoir qui intègre le sens et ca va devenir une exigence de plus en plus importante dans les entreprises. Elles devront regarder ça de très près.

 

C’est quoi le pouvoir idéal ?

Il faut travailler sur de nouveaux indicateurs de performance qui favorise le travail collectif. Il faut changer de modèles car les clients et les salariés aspirent à plus de sens. C’est plus facile pour une jeune entreprise d’installer ces nouveaux codes que de les transformer. Les process c’est considérer que les gens ne sont pas intelligents. Il faut leur faire confiance et lâcher un peu de pouvoir ! Beaucoup d’entreprises ne se rendent pas compte de l’énergie perdue parce que les gens ne sont pas engagés.

Est ce que vous voyez apparaître cette quête de sens au sein du DEFI qui accompagne notamment les jeunes créateurs de mode ?

C’est un sujet dont la mode se saisit. On voit que les jeunes ont tous un projet qui ont un sens vis-à-vis de leur communauté. ce n’est plus seulement le produit qui compte. Quand on dit ca tout le monde est d’accord. Mais quand des entreprises ont pendant des années adopté un management à l’américaine avec des process et qu’il y a une violente contestation de ces méthodes, c’est difficile de changer. Car les process implique qu’on s’adresse à des hommes standardisés, interchangeables. Et ca ne suffit plus ! Il faut avoir d’autres critères d’évaluation, avoir d’autres objectifs en terme de ressources humaines. c’est d’autant plus compliqué dans des entreprises qui ont toujours eu du succès.

Quelques conseil à des femmes qui veulent entreprendre ?

Le gros problème pour les femmes c’est la levée de fonds, donc il faut travailler beaucoup cette partie là. Et y aller étape par étape. Rencontrer d’autres femmes pour se donner du courage, de la perspective.

 

Propos recueillis par Sophie Dancourt

 

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Comments · 1

  1. “Les femmes qui revendiquent le droit de porter le voile librement ne prennent pas conscience que le voile est un symbole tout comme l’est le vêtement. Sur un tel enjeu on ne peut pas penser qu’à soi en sachant que des femmes se se font emprisonner, tuer, fouetter, acidifier. ” Je ne comprends pas cette remarque. J’ai été élevée dans la religion catholique, j’ai 38 ans et je ne comprends la phrase “sur un tel enjeu on ne peut pas penser qu’à soi”. Je suis Mme Reille avec attention sur le programme DEFI, et je lui trouve beaucoup de qualité, mais je bondis en lisant cette phrase. Avez-vous pensé que peut être ces femmes qui revendiquent le port du voile veulent lui donner un autre symbole ? Veulent faire progresser les choses à leur façon ? Les violences faites aux femmes il me semble ne devraient pas être symbolisées par un morceau de textile quelqu’il soit. Je rappelle qu’une femme meurt sous les coups de la violence conjugale tous les 3 jours en FRANCE. Le voile n’a rien à voir là dedans. Ces femmes qui revendiquent le port du voile revendiquent le droit d’exprimer leur identité, pas le droit à la violence faite aux femmes. Dans un monde idéal, les femmes devraient pouvoir porter le voile ou non et être respectées et se sentir libres de faire ce qu’elles veulent dans n’importe quel pays de la planète. C’est la perception du monde occidental qui voit dans le voile un symbole de soumission et c’est là le drame il me semble.

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