« BELLES MÔMES » LE PROJET PHOTO QUI RÉVÉLE LES CORPS FÉMININS VIEILLISSANTS

projet "Belles Mômes"
© Clélia Odette Rochat projet « Belles Mômes »

Clélia Odette Rochat, 24 ans, photographe s’attelle à une lourde tâche : déconstruire les représentations des corps parfaits dans nos esprits. Profondément attachée à l’idée de valoriser l’estime d’elles-mêmes des femmes vieillissantes, elle a monté une exposition pour un projet de fin d’études, Belles Mômes, une série qui met en lumière le corps des femmes vieillissantes, toujours invisibilisé. Interview.

Qu’est ce qui t’a donné envie de faire de la photographie ?

J’ai fait de la musique, pendant 12 ans j’ai joué de la harpe. Puis j’ai fait une année de psychologie et c’est pendant mes études que j’ai lu le premier livre de Mona Chollet, Beauté Fatale. Et je me suis comme pris une claque dans la figure parce que j’ai commencé à ouvrir les yeux sur toutes les injonctions que vivent les femmes au quotidien et que l’on ne remarque pas dans notre vie de tous les jours. J’ai réalisé à quel point c’était affligeant et j’ai commencé à m’intéresser au féminisme, peut-être un peu trop et ça m’a un peu déprimée. Je me suis dit que je ne voulais pas être une femme dans ce monde.

J’ai toujours été très intéressée par l’art, le cinéma, le journalisme et je me suis demandé comment m’exprimer autrement qu’en musique pour partager ma vision sur le féminisme. J’ai toujours été attirée par la photographie et j’ai donc tenté un concours d’entrée dans une école de photographie documentaire à Bruxelles. “Belles Mômes” était mon projet de fin d’année pour l’école le 75.

Pourquoi avoir choisi la photographie plutôt que la musique pour plaider la cause féministe ?

La musique n’était pas assez brute pour moi. Je voulais pouvoir pointer du doigt pour être plus concrète et directe. J’avais envie de me battre pour une cause qui me tient à cœur. La photographie documentaire m’intéresse bien plus que la photographie de mode. Le fait de pouvoir faire un travail à long terme sur une thématique, faire un travail de recherche en posant des questions, faisant des interviews etc.

Comment as tu monté « Belles Mômes » ?

J’ai mis un an à trouver une seule personne, ça a été très compliqué. Mes professeurs me disaient que je n’allais pas y arriver parce que les femmes de cet âge là ont du mal à se dénuder et à se trouver belles. Et quand ils m’ont dit ça j’ai encore plus eu envie d’aller sur le terrain parce que j’ai trouvé ça très triste. Le Covid a retardé le projet. Mais j’ai rencontré la première femme dans un atelier de modèles vivants où j’ai moi-même posé nu. Je trouve ça marrant d’avoir posé nu avant qu’elles n’aient dû le faire, pour pouvoir utiliser les locaux.

© Clélia Odette Rochat

Pourquoi se concentrer sur les femmes vieillissantes  alors que tu es toi-même jeune ?

Tout d’abord c’est cette espèce d’invisibilité qui m’a vraiment fait mal. C’est comme si ces femmes là c’était moi. Je pense que tout artiste mène ses projets un peu pour lui-même et je me suis vraiment dit que je n’avais pas envie de vivre ça. M’être rendu compte que la femme après un certain âge était rendue invisible ou se mettait elle-même de côté.

Et puis surtout le projet de « Belles Mômes » est né dans un covoiturage. C’était une discussion entre une gynécologue retraitée et moi, qui s’était fait refaire la poitrine et lifter parce que son mari avait eu une liaison avec une femmes plus jeune. Elle pleurait et en sortant de ce covoiturage, je pleurais aussi. Je me suis demandé si c’était ça notre sort, de ne plus être désirable passé 45 ans. Ça commence tôt, quand on regarde dans le cinéma, le mannequinat ou la publicité. Je ne comprends pas comment il est possible que nous n’ayons pas eu envie de nous battre plus tôt contre ça.

Ton quotidien t’a influencée ?

Des petits détails de la vie quotidienne, comme ma mère qui a eu sept enfants et qui n’ose pas montrer son ventre à la plage, parce qu’elle trouve que sa peau est flasque. Alors qu’elle a donné sept fois la vie et qu’on devrait lui mettre une couronne sur la tête, et qu’à la place elle se cache et se sent mal dans son corps, c’est complètement dingue ! C’est pareil avec la vieillesse, c’est se dire qu’on a pas le droit d’avoir vécu et qu’on devrait être quelque chose de vierge. Je ressens moi-même au quotidien cette course à la jeunesse.

C’est surtout dans le cinéma que ça me choque. Dans le cinéma allemand ou suédois, il n’y a pas tant cet extrême alors que dans le cinéma français les actrices font de la chirurgie esthétique. Je trouve ça affligeant parce que ça leur enlève leur vrai sourire, leur charme naturel et ça me fait presque peur en fait. Je ne crois pas aux femmes qui disent qu’elles font ça pour elles-même, pourquoi voudraient-elles se blesser ainsi ?

Comment expliques-tu le fait qu’en 2021, l’âgisme demeure toléré dans une société qui remet en question toutes les normes (grossophobie, hétéronormativité etc) ?

Ça bouge un tout petit peu, dans la publicité, j’aurais bien aimé amener ça moi aussi. En discutant avec certaines femmes, elles m’ont dit que ça leur faisait du bien de ne plus être vues comme un objet sexuel et qui apprécient cette sorte de transparence, d’autres que cela blesse profondément. Je pense que le vieillissement fait directement penser à la mort mais je sais qu’avant de faire ce projet, j’avais en tête de nombreux clichés autour du vieillissement qui te rappellent que la vie à une fin, alors que c’est très sain d’en parler.

© Clélia Odette Rochat

Avec « Belles Mômes » tu déconstruis une vision occidentale du vieillissement des femmes ?

Quand j’étais au Maroc, j’ai remarqué que les femmes âgées avaient une place de piliers dans la maison. Mais je pense que c’est juste le système occidental qui veut mettre les personnes vieillissantes de côté. En Occident, on les voit comme un poids et ce qui me dérange c’est qu’on ne les considère plus comme des humains entiers. Alors que quand j’ai rencontré ces femmes j’ai parfois été beaucoup plus à l’aise qu’avec certaines personnes de mon âge. En France cette vision est quand même très grave.

À qui s’adresse “Belles Mômes” ?

À tout le monde. Mais je pensais que ce projet n’allait intéresser personne mais en l’exposant, je me suis rendu compte que les gens s’arrêtaient devant les images. C’était presque une nécessité d’en parler, je me suis sentie comme un porte parole et comme je suis jeune, on m’a dit qu’on allait m’écouter. J’ai trouvé ça incroyable parce que pourquoi on m’écouterait plus qu’elles ? J’ai reçu beaucoup de messages de femmes qui m’ont remerciée et dit qu’elles étaient prêtes à poser pour moi.

Comme c’est un sujet qui n’intéresse pas les magazines de mode, c’est très difficile de trouver des fonds et des financements. J’aimerais finir avec la France puis voyager pour parler d’autres cultures et de la perception de la vieillesse féminine et monter d’autres projets féministes.

Comment les femmes que tu as photographiées ont vécu l’expérience de « Belles Mômes »?

J’ai eu l’impression d’avoir pris dix ans de maturité. Me retrouver devant la porte de quelqu’un que je ne connaissais pas, c’était un vrai courage à avoir de la part des deux côtés. Elles ont toutes discuté de leur vie comme si j’étais leur journal intime, c’était très très beau. Puis je leur demandais comment elles voulaient être photographiées. J’ai remarqué que j’étais super pudique et peut-être que mes photos ne sont pas crues pour ça.Beaucoup de femmes se sont trouvées très belles. D’autres se sont trouvées vieilles et pas belles. Voir que c’était tellement ancré en elles, c’était difficile pour moi.

Quels sont tes projets sur le long terme ?

Je vais partir en Grèce à Ikaria monter un projet sur la longévité. C’est vraiment un sujet qui me passionne et que je trouve magnifique. J’ai envie de m’intéresser à ces personnes vieillissantes que je trouve belles. C’est une île où les habitants ont une très bonne hygiène de vie.

On dit souvent dans la photo qu’il faut faire de la mode pour gagner sa vie. Et moi je déteste profondément la mode, j’ai envie d’enlever toutes les pubs dans la rue parce qu’elles sont tellement retouchées, on n’imagine même pas à quel point elles sont retouchées. Si je devais faire de la publicité un jour, je voudrais choisir mes modèles et ne rien changer. Je vois passer des pubs de ce genre, mais cela ne touche pas encore les grandes marques.

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